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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Je vais vous mettre sous antibiotiques, on ne peut pas prendre de risques.

– C’est impossible, je suis allergique à la pénicilline. Il faudrait des sels de réhydratation.

– Je vais m’en procurer mais, dans votre état, cela ne sera pas suffisant. On a réussi à obtenir un nouvel antibiotique qui pourrait être très efficace contre votre palu et la dysenterie.

– Je ne les supporte pas.

– On n’est pas allergique à tous les antibiotiques, on vous a donné de la doxycycline ?

– C’est quoi ? Une tétracycline ?

– C’est de la même famille. Vous vous y connaissez ?

– Toubib, je vais vous confier un secret, je suis médecin moi aussi. Je n’ai jamais pratiqué, ou alors il y a longtemps et à l’occasion. Mais, si vous pensez qu’il le faut vraiment, je veux bien essayer.

– Il ne devrait pas y avoir de problème. À la première réaction, on arrête le traitement.

– Pour l’asthme, je ne veux plus prendre de cortisone, ça me fait gonfler.

– Je vais vous donner un médicament qui est en test, une adrénaline de synthèse, une évolution de l’isoprénaline, mais en moins dangereux, c’est aussi un bronchodilatateur. Avec ça, vous serez bientôt sur pied.

– Dans mon malheur, j’ai eu la chance de tomber sur le seul médecin tchèque qui s’y connaisse en maladies tropicales. Où avez-vous appris ?

– J’ai suivi les cours de biologie à Pasteur, à Paris, puis l’Institut m’a envoyé à Alger.

– C’est une ville que je connais bien.

– J’ai travaillé sept ans à l’Institut Pasteur d’Alger, beaucoup de recherche, beaucoup de terrain, dont trois ans dans un coin perdu. Après, vous pouvez tout soigner, je suis revenu à la fin de la guerre. J’ai adoré vivre là-bas, même si cela n’a pas toujours été facile.

– J’y suis allé souvent mais je ne connais pas le pays. Les Français y vivaient bien.

– C’est vrai, ils avaient la belle vie, les indigènes un peu moins. Dans le bled où j’étais, la misère était infernale.

– Je m’en doute.

– Non, à ce point, tant que vous ne l’avez pas vu de vos propres yeux, vous ne pouvez pas comprendre ce que ça veut dire.

Quand Joseph entra dans la chambre, la première chose qu’il sentit, ce fut l’odeur âcre du tabac. Ramon, assis dans le fauteuil, regardait la campagne par la fenêtre, son garde du corps était couché sur le lit. Sur la table, dans un cendrier, un moignon de cigare était écrasé.

– Qui a fumé ici ? demanda Joseph.

– C’est moi, fit Ramon, l’air détaché.

– Vous êtes fou !

– Pourquoi ?

– Vous avez une crise d’asthme aiguë. Dans votre cas, c’est totalement interdit.

– Par qui ?

– Par moi, par la médecine.

– Je suis asthmatique depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours vécu avec, j’ai toujours fumé, ce n’est pas aujourd’hui que je vais m’arrêter.

Joseph se baissa à son niveau. Ramon le fixa, étonné, les sourcils en accent circonflexe.

– Écoutez-moi bien, chez vous ou ailleurs, vous ferez ce que vous voudrez, mais vous êtes dans mon sanatorium et ici, c’est moi le patron. Soit vous m’obéissez, soit vous vous en allez. Pas question que je vous soigne dans ces conditions.

– Je ne sais pas pourquoi mais je vais vous écouter toubib. Cela dit, vous avez tort, un cigare n’a jamais fait de mal à personne.

– Arrêtez de m’appeler toubib et dites à votre garde du corps d’enlever ses pieds du lit.

« Ah, Carlitos comme tu nous manques, pensait Joseph en posant un autre 78-tours de Gardel sur son Gramophone. Quelle plus belle musique au monde, quel plus grand bonheur ? »

Chaque soir, après dîner, il se permettait une ou deux cigarettes et, avec les quatre-vingt-sept disques de sa collection, s’offrait un concert privé, même si certaines chansons revenaient plus souvent. Comment ne pas écouter encore et encore Volver ou Por una cabeza, pourquoi se serait-il privé de ce plaisir ? La magie opérait toujours, la voix aérienne l’emmenait si loin, le faisait autant frissonner, de vieux souvenirs de tourbillons l’envahissaient, des vrilles divines d’accordéon. Quand il fermait les yeux, il revenait rue de Lappe ou à Robinson. Certains soirs, quand il n’y tenait plus, il invitait Tereza à danser, il poussait la table basse et ils tournaient trois minutes.

– Encore un ?

– Avec plaisir.

Tereza se débrouillait bien, elle le connaissait depuis si longtemps, le suivait dans ses pas mesurés. Elle s’était un peu empâtée mais pour le tango cela n’a aucune importance quand on le danse de l’intérieur.

Bien sûr, il avait appris à danser à Helena. En vérité, elle le lui avait demandé. En 57 ou 58, il ne savait plus trop, elle avait neuf ou dix ans, il écoutait Volver interminablement. Elle s’était approchée de lui, avait posé sa main sur la sienne, lui avait souri tendrement.

– Joseph, si tu m’apprenais à danser ?

Il lui avait pris la main, y avait déposé un baiser, elle était menue, pas très grande, incertaine.

– Mademoiselle, voulez-vous m’accorder cette danse ?

Il aurait voulu lui enseigner les pas de base, que l’on tournait dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comment placer sa main ou se laisser guider, mais c’était inutile, elle savait déjà.

Et ils avaient dansé.

Helena était très douée. Elle tenait de son père sa légèreté, avec cette façon de pivoter comme sur du verre, de ne jamais faire peser son bras, de sentir un millième de seconde à l’avance où elle devait aller et d’anticiper comme s’ils n’étaient qu’un.

Cela avait duré longtemps, et puis, avec les années, ils avaient moins dansé, elle n’avait pas la même passion, elle en avait soupé du tango argentin. Elle préférait cette musique assourdissante qui venait d’un autre monde. Joseph avait encore des amis qui voyageaient, des députés, des hauts fonctionnaires, ils lui avaient rapporté, sous le manteau, des 33-tours qui, de ce côté du Mur, valaient plus cher que l’or. Avec Ludvik, elle écoutait dans sa chambre pendant des heures les Animals et les Beatles, une privilégiée, une fille d’apparatchik, la seule dans le coin à avoir un blue-jean, un vrai.

Elle ne supportait plus les chansonnettes en espagnol.

Elle, elle pleurait quand elle entendait Don’t let me be misunderstood.

Joseph n’avait pas à se plaindre de son vaste appartement de fonction au premier étage de l’aile droite, même le ministre n’en avait pas un plus beau. Le salon s’ouvrait sur la campagne en arc de cercle et les bois alentour qu’il apercevait à la lueur du clair de lune qui venait d’apparaître entre les nuages. Derrière la vitre, il guettait la lisière de la forêt, quelquefois, des cerfs ou des sangliers traversaient la clairière, mais ce soir-là aucun lièvre ne batifolait sur la neige qui emprisonnait encore ce versant venteux. Il n’avait jamais su quel fonctionnaire imbécile avait décidé de construire un sanatorium à cet endroit, il n’y avait pas de pire lieu pour accueillir des malades, avec un microclimat malsain, il y faisait toujours froid et humide, et souvent, hiver comme été, les nuages percutaient la colline et l’enveloppaient de brume pendant des jours. Mais, si on n’avait choisi que des sites parfaits, il n’y aurait eu aucun sanatorium dans ce pays.

Joseph s’inquiétait de n’avoir aucune nouvelle du ministère, ils avaient pourtant été prévenus de la réquisition. Le lendemain, il téléphonerait encore à Prague pour savoir ce qu’allaient devenir les autres malades.

– Vivement qu’il se rétablisse et s’en aille, dit-il à Tereza et à Helena qui lisaient dans le canapé, et que notre vie normale reprenne. Maintenant qu’on a chassé les ouvriers, les travaux sont en plan, ils ne reviendront pas avant l’année prochaine, j’ai eu tellement de mal à les obtenir. Tant pis, on se débrouillera pour utiliser la cuisine dans l’état où ils l’ont laissée.

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