Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Shimon Baruch descendit alors dans l’eau, tout habillé, alla jusqu’au foulard, le saisit et revint sur la plage. Il l’essora et le rendit à Ester.
Elle resta immobile, sans rien dire. Puis, quand son regard tomba sur les vêtements trempés de Shimon qui dégouttaient sur ses pieds en formant des taches plus sombres sur le sable, elle éclata de rire, sans pouvoir se retenir.
Shimon la regarda. En même temps qu’il la regardait, il pensait que chaque nuit, depuis que Mercurio avait révolutionné son existence, la mort dormait à ses côtés. Sa tête décharnée lui soufflait au visage son haleine corrompue. Sa vie n’avait plus été qu’une pierre au bord d’un précipice. Une pierre qui avait commencé à rouler, de plus en plus vite, incontrôlable, condamnée au gouffre. Et dans cette chute impossible à arrêter, Shimon avait découvert qu’il n’était pas ce qu’il avait toujours cru. Il avait découvert qu’une férocité dormait en lui, depuis des années, identique à celle de ce monde qui l’effrayait tant. Qu’il était capable de tuer sans ressentir la moindre émotion, le moindre sentiment de culpabilité. Sans avoir peur.
Il avait découvert qu’il pouvait vivre sans Dieu. Ou en dépit de Dieu.
Depuis cinq mois, il était à Rimini. Et de nouveau quelque chose avait changé, de façon radicale. Depuis cinq mois, il se disait chaque soir qu’il partirait le lendemain, et chaque fois il restait. Il s’était demandé pourquoi mais il retardait la réponse, qui le mettait mal à l’aise. Il était plus simple de se persuader qu’il était prêt à partir le lendemain. Il maintenait intact son projet de vengeance, le but premier de sa vie, en éloignant toute éventuelle réponse embarrassante. “Je suis fatigué, se répétait-il. J’ai juste besoin de me reposer un peu.”
La vérité qu’il devait cependant admettre, c’était qu’à son arrivée à Rimini cinq mois plus tôt, il avait rencontré Ester. Celle dont le nom signifiait “Je me cacherai”, comme si elle connaissait l’histoire de l’homme qui prétendait s’appeler Alessandro Rubirosa.
Il l’avait vue, et en écoutant sa voix, il avait tout de suite éprouvé une sensation de légèreté. Elle lui avait ôté un poids terrible des épaules. En même temps, il s’était senti fatigué, très fatigué, ressentant à ce moment-là seulement toute la fatigue accumulée.
Il avait vu Ester, et il s’était senti pardonné, accueilli. Comme si cette femme pouvait pardonner les péchés et accueillir en elle les pécheurs.
« Venez. Vous ne pouvez pas rester mouillé comme un poussin. Vous allez prendre froid. » Ester lui tendit la main.
Shimon esquissa un pas en arrière, regardant fixement cette main.
Elle la retira.
Mais elle n’avait pas l’air offensé, se dit Shimon. Alors elle vint près de lui et ils se mirent en route vers l’Hosteria de’ Todeschi, son auberge.
Ester réussit à rester sérieuse quelques pas, puis, de nouveau, elle éclata de rire. « Excusez-moi… », dit-elle, en cachant sa bouche, comme une petite fille. Elle rit encore, montrant les chaussures de Shimon qui, à chaque pas, laissaient sortir un peu d’eau en faisant un bruit comique. « On dirait que vous avez des grenouilles dans vos chaussures, dit-elle, les joues rougissantes sous ses tresses en train de se défaire. Vous ne le prenez pas mal, n’est-ce pas ? »
Shimon fit signe que non. Il ne savait pas comment c’était arrivé ni pourquoi. Il savait seulement qu’en rencontrant cette femme, il avait senti s’ouvrir une brèche dans sa cuirasse. Il avait su à ce moment-là qu’il ne partirait pas de Rimini. Il ne suivrait pas la trace de Mercurio, il n’avait pas envie de se priver de la compagnie d’Ester. En tout cas, pas tout de suite.
Parfois, le soir, quand il se couchait dans sa chambre à l’auberge, des pensées funestes l’assaillaient et il sentait de nouveau le souffle de la mort. Mais c’étaient des pensées sans poids. Légères comme des nuages dans une journée venteuse. L’instant d’après, elles avaient disparu.
Alors son être tout entier se concentrait à nouveau sur Ester. Il repensait à la journée écoulée et imaginait celle qui viendrait. Dans cette sensation d’être suspendu à mi-chemin entre aujourd’hui et demain, il trouvait son équilibre, et un immense plaisir.
Il savait à ce moment-là qu’il n’était pas seul.
« Cela vous embarrasse, les regards des gens ? », lui demanda Ester.
Shimon regarda autour de lui et s’aperçut qu’ils avaient quitté la plage et marchaient entre les maisons. Les passants, en les croisant, se retournaient pour regarder ses vêtements trempés.
Il se rendit compte qu’Ester était la seule personne avec laquelle il ne se sentait pas handicapé par son mutisme. Cette femme avait l’art de lui poser des questions auxquelles il suffisait de répondre par oui ou non. Avec elle, il n’avait pas besoin d’écrire, de faire des gestes, d’espérer qu’elle devinerait. Avec elle tout était simple.
Il secoua la tête. Les gens qu’ils rencontraient n’avaient aucune importance.
Ester acquiesça, satisfaite. « Moi non plus », dit-elle.
Shimon la regarda.
Ce matin-là, remarquant qu’il sortait se promener avec elle tous les après-midi, l’aubergiste lui avait dit : « Elle est juive, mais c’est une brave femme ». Puis il s’était penché vers son oreille et avait murmuré : « Mais ce n’est pas le genre à se convertir, votre Seigneurie. Alors, faites ce que bon vous semble… en liberté, disons comme ça ». Et en s’écartant, il lui avait souri, comme font parfois les hommes entre eux quand ils parlent des femmes. Shimon avait eu un regard glacial. L’aubergiste avait fait marche arrière et avait bafouillé, tête baissée : « Ne vous méprenez pas, votre Seigneurie… » Shimon avait continué à le fixer avec une expression de mépris.
« Voulez-vous entrer chez moi pour vous sécher ? dit soudain Ester en s’arrêtant devant la petite porte où, chaque après-midi, après leur promenade, ils se séparaient. Vous pourriez mettre les vêtements de mon mari le temps que les vôtres soient secs. »
Shimon resta interdit. Il regarda autour de lui.
Ce jour-là, après les insinuations vulgaires de l’aubergiste, pour la première fois depuis qu’il la fréquentait, en marchant près d’elle, au bord de la mer, Shimon avait pensé à son corps nu. À sa chaleur. Et il s’était imaginé en train de l’embrasser.
« Les bavardages des gens ne m’intéressent pas, je vous l’ai dit », ajouta Ester.
Shimon se rappela tout à coup la fille de la taverne de Narni qu’il n’avait pas réussi à posséder, malgré le désir qu’il en avait. Pour la première fois depuis des jours et des jours il pensa qu’il allait devoir partir et reprendre sa traque de Mercurio. “Tu n’auras plus la paix tant que tu n’auras pas retrouvé ce maudit garçon et que tu ne l’auras pas fait souffrir.” Il se sentit dos au mur, perçut la rage qui bouillait dans sa poitrine. Il regarda Ester comme il aurait regardé une ennemie. Puis il se tourna brusquement et s’éloigna d’un pas furieux.
Elle ne dit pas un seul mot. N’essaya pas de l’arrêter.
Arrivé à la ruelle où il devait tourner, Shimon regarda en arrière. Il vit Ester qui ouvrait la porte de chez elle, la tête basse. Il vit que ses clés lui échappaient des mains et qu’en se penchant pour les ramasser, elle se passait le dos de la main sous l’œil, comme si elle voulait essuyer une larme.
Il vit de nouveau devant lui le visage corrompu par le vice et le corps provoquant de la fille de Narni, qui l’avait humilié, qui l’avait fait se sentir une moitié d’homme. Sa respiration lui brûla la gorge. Il serra les poings et les mâchoires. Ses ongles se plantèrent dans ses paumes et ses dents grincèrent dans sa bouche.