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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Faible, déchirée par les luttes intestines, la Livonie ne montre guère de résistance. Le boïar Alexis Basmanov prend par surprise la forteresse de Narva, réputée inexpugnable. Dorpat est conquise. Les Tchérémisses de shah Ali ravagent la Livonie méridionale. Atteignant presque Reval et Riga, shah Ali revient à Moscou, à l’automne 1558. L’année suivante, les armées russo-tatares, commandées par Toqtamich et le prince Mikoulinski, entrent en Courlande, infligeant une nouvelle défaite aux forces des Porte-Glaive. La progression de l’armée moscovite est interrompue à la demande d’Adachev : l’Ordre a obtenu une trêve de mai à novembre. C’est à cela qu’Ivan fait allusion, cinq ans plus tard, dans sa lettre à Kourbski, où il laisse éclater sa fureur contre « la traîtrise de ce chien d’Alexis ». Adachev juge pourtant nécessaire d’interrompre la guerre contre la Livonie, parce qu’il monte une expédition contre les Tatars de Crimée.

Rejetant la politique d’Adachev, Ivan accepte les propositions de paix de la Crimée et envoie en Livonie une forte armée, commandée par le prince Kourbski. En 1560, la puissante forteresse de Fellin tombe. C’est la résidence du maître de l’Ordre. Les chevaliers sont défaits. La résistance livonienne est brisée.

En trois campagnes, Moscou s’ouvre la voie des rives de la Baltique. Mais il apparaît bientôt que la guerre de Livonie ne fait que commencer. Les succès de l’artillerie russe ont un immense impact en Occident ; l’apparition d’une nouvelle puissance sème l’effroi. Les historiens citent volontiers la prédiction contenue dans une lettre de Calvin au tout début de la guerre : « S’il est donné à une quelconque puissance d’Europe de grandir, c’est bien à celle-ci10. » Les craintes des États occidentaux et le refus des chevaliers de Livonie de devenir sujets de Moscou transforment la région de la Baltique en théâtre d’un conflit international.

Pour la première fois, l’État moscovite est acteur de la politique européenne. Pour la première fois, Ivan le Terrible montre ses talents diplomatiques, s’affranchissant, avec une assurance croissante, de l’influence des conseillers du cercle d’Alexis Adachev. La Livonie vaincue part en morceaux que s’approprient ses voisins, espérant ainsi mettre de la distance entre eux et Moscou. Kettler, le maître de l’Ordre, cède la Livonie à la Pologne, en échange de la Courlande et d’un titre ducal héréditaire. La Livonie proprement dite (la Liflandie) fait union avec la Lituanie. L’Estonie (et la ville de Reval) passent sous contrôle suédois. L’île d’Esel accepte la tutelle de Magnus, duc de Danemark.

Un nœud se forme qu’il faudra plus d’un siècle et demi pour dénouer. Au cours de cette guerre pour les régions de la Baltique, les pays scandinaves, la Pologne et la Lituanie useront leurs forces, tandis que la Russie se transformera en grande puissance.

Les Habsbourg montrent le plus vif intérêt pour les événements de Livonie. Ils sont (l’empereur germanique Ferdinand Ier et son parent le roi d’Espagne Philippe II) les principaux ennemis du sultan en Europe, et les succès remportés par Ivan à l’est, ses campagnes contre la Crimée ne peuvent que les réjouir. Le brusque revirement de Moscou en direction de l’ouest déçoit profondément l’empereur. En 1560, Ferdinand Ier dépêche une ambassade à Ivan, porteuse d’une lettre où il demande que cesse la guerre contre l’Ordre, son vassal. Moscou entretient des relations avec le Saint-Empire romain germanique depuis le XIVe siècle. Peu désireux de gâter ses rapports avec les Habsbourg mais n’ayant pas non plus l’intention de mettre un terme aux hostilités, Ivan donne un motif inattendu à ses campagnes contre les Livoniens. Le problème, écrit le tsar à l’empereur11, est que les Livoniens ont « enfreint les Commandements de Dieu » et « se sont laissés prendre à l’enseignement de Luther. Le tsar orthodoxe qui, sa vie durant, n’éprouvera que mépris pour « l’hérésie latine », se fait soudain le champion du catholicisme contre les luthériens. En novembre 1561, Ferdinand Ier que la réponse d’Ivan laisse manifestement insatisfait, interdit la navigation sur la Narova, s’efforçant de couper Moscou de l’approvisionnement occidental. Mais le négoce avec la Moscovie s’est entre-temps organisé par le nord, à l’initiative de marchands anglais, lorsque, en 1553, le capitaine Richard Chancellor a, pour la première fois, jeté l’ancre à l’embouchure de la Dvina septentrionale et été amené à Moscou (à travers Kholmogory). Dès lors, des relations commerciales constantes s’établissent entre Russes et Anglais.

Percevant, du côté de la Pologne et de la Lituanie, la principale menace pour la réalisation de ses plans, Ivan conclut un traité avec le Danemark, il accorde un armistice de vingt ans aux Suédois et concentre l’essentiel de ses forces contre la Lituanie. À l’automne 1562, à la tête d’une innombrable troupe, Ivan marche sur Polotsk, citadelle frontière barrant l’accès à la capitale lituanienne. Le siège commence en janvier 1563. Le 15 février, la forteresse implore la grâce du vainqueur. La victoire de Polotsk marque le triomphe suprême de Moscou durant la première phase de la guerre de Livonie. L’année suivante, les armées russes subissent une terrible défaite sur les bords de l’Oula : les Lituaniens anéantissent les troupes venues de Polotsk pour faire la jonction avec celles de Smolensk ; les soldats de Moscou sont contraints de quitter le territoire lituanien.

Ce revers militaire a des conséquences très lourdes, en politique extérieure et intérieure. À l’automne 1564, l’armée polono-lituanienne marche sur Polotsk, dans la ferme intention de reprendre ce point stratégique. Simultanément, les Tatars de Crimée font mouvement, au sud, contre la Moscovie, rompant l’accord passé avec Ivan. La menace de guerre apparaît sur deux fronts. Toutefois, Polonais et Lituaniens rebroussent chemin, après avoir stationné devant Polotsk, sans se risquer à donner l’assaut. De son côté, le khan Devlet-Ghireï, renonce à marcher sur Moscou et se tourne vers Riazan qui repousse les attaques de la Horde. La Horde de Crimée regagne ses steppes. Mais à l’intérieur de la Moscovie, des événements autrement importants ont lieu.

9 Apologie de la Moscovie

Je n’avais de liberté en rien…

Extrait de la première lettre d’IVAN à KOURBSKI.

Le choix de la politique extérieure, les premiers succès remportés dans la guerre de Livonie renforcent le désir d’Ivan le Terrible de s’affranchir de ses conseillers, de consolider son pouvoir autocratique. Dans sa première missive à Kourbski, le tsar ne cesse de se lamenter que ses conseillers le persécutent : « Quand bien même nous leur proposions quelque bonne idée, rien ne leur convenait, cependant que leurs plus mauvais, leurs plus effroyables conseils étaient tenus pour bons ! Ainsi en était-il dans les affaires extérieures ; dans celles de l’intérieur, je n’avais de liberté en rien, même dans les plus petites, les plus insignifiantes des entreprises. La manière de me chausser, de dormir, tout se faisait selon leur désir, j’étais, moi, comme un nourrisson1. »

La correspondance d’Ivan le Terrible avec son ami d’enfance devenu par la suite son proche conseiller, le talentueux chef d’armée Andreï Kourbski, est un document unique dans l’histoire russe. Il représente une mine capitale d’informations – la seule pour certains événements. On y trouve exprimées les opinions – quelques historiens parlent même de « programmes » – du tsar et de son adversaire. Le ton très libre des auteurs à l’égard des événements et des hommes ajoute encore au caractère exceptionnel de la correspondance. En ce qui concerne le tsar, il n’y a là rien d’étonnant, quant à Andreï Kourbski, il acquiert cette liberté en se réfugiant en Lituanie. À la fin de 1563 – ou au début de 1564, selon d’autres sources –, le prince Kourbski, envoyé à Iouriev en qualité de voïevode, franchit les frontières de l’État moscovite, de nuit, abandonnant son épouse. Bien à l’abri en Lituanie, il adresse une lettre au tsar, dans laquelle il énumère les crimes d’Ivan et explique sa fuite par la peur de périr, comme ont déjà péri nombre de dignitaires de l’État.

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