La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— On disait le village dans la vallée de l’Ubaye ou de la Durance…
— Exact. En l’an mil, il y a eu de gros écarts de température et un réchauffement qui a fait monter le niveau des lacs alpins de deux mètres ! De nombreux villages se sont retrouvés sous l’eau. Les habitants fuyaient ; le chroniqueur Raoul Glaber, moine de Cluny, écrivit qu’il plut tellement pendant trois ans, qu’« on ne put ouvrir de sillon capable de recevoir la semence. Il s’ensuivit une famine ; une faim enragée poussa les hommes à dévorer de la chair humaine ».
Elle parlait, parlait. C’est drôle, en discutant avec lui, j’élabore ma thèse, j’expose mes arguments, je les teste, je les développe.
Elle prit l’habitude de venir à la loge avec un petit cahier où elle griffonnait l’enchaînement de ses idées. Il lui venait des pensées en maniant le pinceau, le rouleau, le grattoir, la râpe, le ciseau à bois, en s’usant les doigts sur un morceau de parquet à encoller. Bien plus qu’en restant assise devant son ordinateur. À trop penser assis, on finit par s’avachir. Le cerveau repose sur le corps et le corps donne de l’énergie au cerveau en s’agitant. Comme lorsqu’elle courait le matin. C’est peut-être pour cette même raison que l’inconnu du lac tourne en rond. Il cherche des mots pour un roman, une chanson, une tragédie moderne ?
Monsieur Sandoz finissait toujours par dire :
— Vous êtes une drôle de femme. Je me demande ce que les hommes pensent de vous quand ils vous rencontrent…
Elle avait envie de lui demander : « Et vous ? que pensez-vous de moi ? » mais n’osait pas. Il aurait pu croire qu’elle attendait un compliment. Ou qu’elle désirait qu’il l’emmène déjeuner pendant sa pause, qu’il lui prenne la main, qu’il lui parle à l’oreille et l’embrasse. Elle ne voulait embrasser qu’un seul homme. Un homme qu’il était interdit d’embrasser.
Ils se remettaient au travail. Ils ponçaient, ils peignaient, ils enduisaient, ils remuaient des gravats, des plâtres, des staffs, des stucs et des vernis.
Ils étaient souvent interrompus par Iphigénie :
— Vous savez ce qu’on pourrait faire, madame Cortès, une fois que tout sera fini ? On inviterait les gens de l’immeuble. Ce serait simpatico, non ?
— Oui, Iphigénie, muy simpatico…
Iphigénie attendait ses meubles avec impatience. Dormait dans les vapeurs de peinture, les fenêtres grandes ouvertes sur la cour. Surveillait l’évolution de sa douche que monsieur Sandoz transformait en salle de bains. Il avait récupéré une vieille baignoire et avait réussi à l’encastrer. Il lui laissait des dépliants pour qu’elle choisisse les robinets. Elle hésitait entre un mitigeur à bille creuse ou un autre à cartouche.
— Ils vont être jaloux, les gens de l’immeuble, ils vont me sermonner ! s’inquiétait-elle.
— Parce que vous avez fait d’un taudis un petit palais ? Au contraire, ils devraient vous rembourser vos frais ! tonnait monsieur Sandoz.
— C’est pas moi qui paie, c’est elle, chuchotait Iphigénie en montrant Joséphine qui déclouait une plinthe mangée par l’usure.
— Vous avez tiré le gros lot le jour où vous vous êtes installée ici !
— On peut pas avoir tout le temps du malheur sinon c’est lassant, disait Iphigénie qui repartait en faisant son bruit de trompette.
Un matin, Iphigénie sonna à la porte de Joséphine pour apporter le courrier. Il y avait des lettres, des imprimés et un petit paquet.
— Les meubles ne sont toujours pas arrivés ? demanda Joséphine en jetant un œil distrait sur le courrier.
— Non. Dites, madame Cortès, la semaine prochaine, c’est la réunion des copropriétaires, vous n’avez pas oublié ?
Joséphine secoua la tête.
— Vous me raconterez ce qu’ils disent, hein ? Au sujet de la petite fête… Ça ferait du bien à tout l’immeuble. Il y a des gens qui vivent ici depuis dix ans et ne se parlent pas. Vous pouvez inviter de la famille, si vous voulez.
— Je vais dire à ma sœur de venir. Comme ça, elle verra mon appartement en même temps.
— Et pour la fête, on ira faire un plein chez Intermarché ?
— D’accord.
— Bonne lecture, madame Cortès, je crois que c’est un livre ! ajouta Iphigénie en désignant le paquet.
Celui-ci venait de Londres. Elle ne reconnaissait pas l’écriture.
Hortense ? Elle avait déménagé. Elle ne supportait plus sa colocataire. Elle appelait de temps en temps. Tout va bien. Je poursuis mon stage chez Vivienne Westwood, j’ai travaillé trois jours dans son atelier et c’était trop bien. J’ai suivi le début de la prochaine collection, mais je n’ai pas le droit d’en parler. J’apprends à tordre des armatures, à monter des corsets en gaze fine, des chapeaux de géant, des guimpes en dentelle. J’ai les doigts en sang. Je pense déjà au prochain stage que je dois faire. Peux-tu demander à Lefloc-Pignel s’il a une idée ou préfères-tu que je l’appelle ?
Joséphine ouvrit le paquet avec précaution. Un patron de robe dessiné par Hortense ? Un petit livre sur les ravages du sucre dans les écoles anglaises, préfacé par Shirley ? Des photos d’écureuils bondissants prises par Gary ?
C’était un livre. Les Neuf Célibataires de Sacha Guitry. Une édition rare en veau cerise. Elle ouvrit la page de garde. Une haute écriture à l’encre noire jaillit de la feuille blanche : « On peut faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous aime, mais on ne peut pas faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous désire. Je t’aime et je te désire. Philippe. »
Elle serra le livre sur sa poitrine et cueillit un rayon de bonheur. Il l’aimait ! Il l’aimait !
Elle déposa un baiser sur la couverture. Ferma les yeux. Elle avait promis aux étoiles… Elle deviendrait carmélite et disparaîtrait derrière les grilles dans un silence éternel.
La serveuse portait des tennis blancs, une minijupe noire, un tee-shirt blanc et un petit tablier noué sur les hanches. Elle voltigeait dans le café, ses cheveux blonds attachés sur la nuque, dessinait des ronds autour des tables, glissait en se déhanchant entre deux clients et semblait avoir deux paires d’oreilles pour entendre les demandes qu’on lui criait à chaque table et quatre bras pour porter les plats sans les renverser. C’était l’heure du déjeuner et tout le monde était pressé. Dans la poche arrière de sa minijupe était glissé un bloc au bout duquel se balançait un bic. Un large sourire errait sur ses lèvres comme si elle servait les clients en pensant à autre chose. À quoi peut-elle bien songer qui la rende si heureuse ? se demanda monsieur Sandoz en consultant le menu. Il prendrait le plat du jour, saucisses-purée. C’est rare les gens qui sourient en silence. Comme s’ils cachaient un secret. Est-ce que tous les individus ont un secret qui les rend heureux ou malheureux ? Est-ce que je voudrais connaître le secret de cette fille ? Oui sûrement…
— Et pour vous, ce sera quoi ? demanda la fille en abaissant son regard gris pâle vers lui.
— Un plat du jour. Et de l’eau du robinet.
— Pas de vin ?
Il secoua la tête. Plus de vin. L’alcool l’avait envoyé au fond de la mare. Lui avait fait perdre son boulot d’ingénieur, sa femme et son fils. Il venait de retrouver son fils. Il ne boirait plus jamais une goutte d’alcool. Chaque matin, il se levait en se disant je tiendrai jusqu’au soir et chaque soir, il se couchait en se répétant encore une journée de gagnée. Cela faisait dix ans qu’il ne buvait plus, mais il savait que l’envie de tendre le bras vers un verre était toujours présente. Il pouvait presque la sentir comme une main mécanique.
— Valérie ! cria une voix derrière le comptoir. Deux cafés et l’addition pour la 6 !
La fille blonde était repartie en criant une saucisse, une !