La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Il faut vous nourrir, reprendre des forces, après vous le ferez seul, dit-elle en français.
Il la fixa longuement, comme s’il la découvrait, hésita un instant et ouvrit la bouche. Il mangea lentement, avala avec peine, reprit son souffle. Après la cinquième bouchée, il secoua la tête, épuisé.
– N’insiste pas, dit Joseph. Reposez-vous, monsieur. On est trop nombreux dans cette pièce, tout le monde dehors. Léa, tu te chargeras des soins, on se partagera la garde avec Tereza et Helena.
Ramon fit signe à Joseph d’approcher.
– Je veux marcher, lui dit-il à l’oreille.
– Vous n’êtes pas en état. Il vaut mieux attendre.
Il fit non de la tête, s’arc-bouta sur ses coudes et réussit à se soulever. Joseph d’un côté, son garde du corps de l’autre, il fit quelques pas dans le couloir, les bras écartés, ils le portaient plus qu’il ne marchait. Ramon s’arrêta, anéanti par l’effort, haletant, les repoussa sans ménagement et revint à sa chambre en titubant, on avait l’impression qu’il allait s’écrouler, le garde du corps le suivait les mains en avant, prêt à le rattraper, il s’effondra sur son lit.
Avec son unique malade, Joseph aurait pu rattraper son retard, lire les numéros de La Revue du praticien tchécoslovaque qui s’empilaient, ranger son bureau et mille autres choses encore qu’il n’avait jamais le temps de faire, mais il était aussi occupé que si le sanatorium avait été plein. Sourek l’accaparait pour la rédaction de son rapport quotidien, il y apportait un soin tatillon et réclamait sans cesse des précisions.
– À Prague, ils adorent les détails. Je ne peux pas me contenter de dire qu’il va mal, je dois expliquer l’évolution de la maladie, ce que vous faites, les difficultés que vous rencontrez et votre pronostic.
– Lieutenant, vous ne me demandez pas de trahir le secret médical ?
– C’est la Sécurité intérieure qui vous l’a confié, vous comprenez ? Vous êtes en service commandé. Notre vie n’a aucune importance quand l’intérêt supérieur du pays est en jeu. Et puis, quelle importance, nous n’intervenons pas dans le traitement, on vous demande juste de le soigner et de nous dire ce qu’il a.
Joseph savait qu’il ne pourrait y échapper, seuls les morts sont à l’abri. Il donna les noms des maladies, des microbes, des bactéries, précisa les analyses auxquelles il procédait chaque jour, leurs résultats et les conclusions qu’il en tirait. Sourek notait.
– Doucement, docteur… Vous pouvez m’épeler « hypoglycémie » ?
Quand Joseph aborda la question de la pénurie médicamenteuse, Sourek leva la tête, cessa d’écrire.
– Est-ce vraiment important ?
– Le traitement prend du retard parce que la Pharmacie centrale n’a aucun stock et seulement de vieux médicaments à nous proposer. Pour les gens importants, elle s’approvisionne en Suisse et en Autriche, on doit faire venir l’isoprénaline d’Angleterre et la doxycycline est un antibiotique américain.
– Je ne peux pas écrire ça !
– Vous voulez qu’il vive ou qu’il meure ?
– Doxycycline, combien de y ?
La première fois, Sourek lui donna son rapport à corriger, il y avait tellement de termes médicaux qu’il n’arrivait pas à se relire et craignait d’avoir commis des erreurs.
Joseph se mit en colère quand, au dîner, Tereza et Helena lui apprirent qu’il les avait pressées de questions et menacées. Il exigeait qu’elles servent d’informateurs.
Joseph se rendit dans la chambre de Sourek et entra sans frapper.
– Laissez ma femme et ma fille en dehors de tout cela ! Elles me donnent un coup de main parce que vous m’avez privé de mon équipe médicale.
– Mon rapport doit refléter la réalité. Je rapporterai votre mauvais état d’esprit.
Ramon était un sujet d’étonnement, voire de stupéfaction pour Joseph. Jamais de toute sa carrière, il n’avait vu un malade aussi atteint, à la limite du coma ou de la syncope, se dresser comme un automate, ignorer à ce point sa fatigue, comme si son corps et son esprit étaient dissociés. N’importe quel être humain serait resté écrasé au fond de son lit, à cultiver cette parcelle d’énergie qui l’animait encore, lui il s’en fichait et n’écoutait personne.
Joseph entra dans sa chambre, Tereza avait assuré la dernière garde de nuit.
– Par moments, il délire, dit-elle à voix basse. Il a beaucoup de fièvre.
Joseph lui posa une main sur le front et lui prit le pouls, Ramon ouvrit un œil.
– Alors toubib, comment ça va aujourd’hui ? fit Ramon.
– C’est à vous qu’il faut demander ça, vous avez l’air fatigué ce matin. C’est la chloroquine, je vous ai administré une dose d’éléphant.
Joseph attrapa son stéthoscope, logea les embouts dans ses oreilles et posa la membrane du pavillon sur sa poitrine. Il ferma les yeux pour se concentrer, déplaça lentement l’appareil, écouta les bruits ventilatoires.
– Il y a quelque chose que je dois vérifier. On va vous transporter à l’hôpital de Pardubice, on n’a pas le matériel ici. Eux, ils ont une très bonne installation de radiodiagnostic avec un amplificateur de brillance dernier cri. On fera une radio et après on sera fixés.
Ramon poussa un soupir.
– Mes poumons ne sont pas très beaux, j’ai un vieux point de tuberculose.
– C’est ce que je veux examiner. Ça se soigne.
– Il n’y a rien à faire. Ne vous acharnez pas, toubib, je ne veux pas servir de cobaye.
Ramon dormait, le souffle court et la poitrine en peine. Assise sur la chaise en face du lit, Helena lisait à la lumière d’une lampe posée sur la table de chevet. Le silence de la nuit régnait dans le sanatorium. Ramon ouvrit un œil, la regarda lire un moment. Peut-être fut-ce l’arrêt de son ronflement qui fit lever la tête à Helena. Il lui sourit faiblement.
– Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle.
– Il y a eu des jours meilleurs.
– Vous voulez boire ?
– Je veux bien.
Elle versa de l’eau dans le verre, l’aida à boire, il posa sa main sur la sienne.
– Vous avez la main brûlante. Vous avez encore de la fièvre.
– Vous vous appelez comment ?
– Je suis Helena, la fille du docteur Kaplan.
– Vous êtes infirmière ?
– Non, mais à force, je m’y connais, je lui donne un coup de main.
Elle se rassit, il ferma les yeux, elle reprit son livre.
– Vous lisez quoi ?
Elle lut de sa voix un peu grave :
– « Je meurs enfin, et pour n’espérer jamais aucun bon succès, ni dans la vie, ni dans la mort, je m’obstinerai et resterai ferme en ma pensée ; je dirai qu’on a toujours raison de bien aimer, et que l’âme la plus libre est celle qui est le plus esclave de la tyrannie de l’amour ; je dirai que celle qui fut toujours mon ennemie a l’âme aussi belle que le corps, que son indifférence naît de ma faute, et que c’est par les maux qu’il nous fait qu’Amour maintient en paix son empire… »
– Oh, Don Quichotte…, cela fait si longtemps, continuez, c’est tellement beau.
– « Toi qui fais voir, par tant de traitements cruels, la raison qui m’oblige à traiter de même la vie qui me lasse et que j’abhorre ; puisque cette profonde blessure de mon cœur te donne d’éclatantes preuves de la joie qu’il sent à s’offrir aux coups de ta rigueur, si, par bonheur, tu me reconnais digne que le pur ciel de tes beaux yeux soit troublé par la mort, n’en fais rien2… »
Elle leva les yeux, Ramon dormait, apaisé, elle continua sa lecture pour elle.
Ce Ramon était aussi un cas d’école, un de ces patients dont les professeurs raffolent pour coller leurs étudiants. Joseph ne se souvenait pas avoir croisé un malade qui collectionnait autant de pathologies. Son analyse de sang révéla une dysenterie amibienne mal soignée, une des causes de sa faiblesse et de sa maigreur. Quand Joseph le lui annonça, il ne fut pas surpris.