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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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En 1452, alors que s’amorçait le déclin de la Horde d’Or, Ivan III créait, nous l’avons dit, le khanat tatar vassal de Kassimov. Cent ans plus tard, Ivan IV détient la majeure partie de l’héritage de Batou. Ne reste que la Crimée, ennemi puissant, inquiétant. Après Kazan et Astrakhan, toutefois, une campagne contre le khan de Crimée devient envisageable. Mais Ivan renonce à poursuivre plus loin au sud, pour se tourner vers l’ouest.

La décision d’entrer en guerre contre la Livonie est prise par le tsar contre l’avis de ses plus proches conseillers. Dans sa missive au prince Kourbski, Ivan évoque en détail et, à son habitude, avec beaucoup de tempérament, les divergences sur les questions de politique étrangère, les débats concernant l’orientation de l’expansion. « Comment oublier, reproche amèrement le tsar à son ancien ami, les sempiternelles objections du pope Sylvestre, d’Alexis et de vous tous à la campagne contre les villes germaniques, et la possibilité par vous donnée aux Livoniens de rassembler des forces une année durant, à cause de la perfide proposition du roi de Danemark ? Sans vos diaboliques menées, l’Allemagne eût été, cette année-là, avec l’aide de Dieu, tout entière soumise à la foi orthodoxe7. »

La lourde accusation portée par le tsar contre Kourbski et ses frères d’idées a trait à un épisode de la guerre de Livonie, commencée en janvier 1558 et achevée en 1582, soit près d’un quart de siècle plus tard. Après de brillants succès de départ, les voïevodes moscovites acceptent un armistice avec les Livoniens, qui, de l’avis du tsar, donne un répit à l’ennemi et empêche de terminer rapidement et radicalement la guerre. Les historiens divergent sur les pronostics du Terrible. Certains jugent très exagérée l’affirmation selon laquelle il eût été possible, « cette année-là », de « soumettre à la foi orthodoxe » « l’Allemagne tout entière ». Cependant, en Allemagne même, et avant tout en Livonie, on estime à l’époque que la victoire d’Ivan le Terrible est assurée. L’interruption de l’offensive transforme la situation, la guerre prend un caractère international, la victoire échappe à Moscou.

Ivan le Terrible évoque les divergences en politique étrangère dans sa lettre à Kourbski, en 1564. Mais le débat a commencé bien avant. Le sud ou l’ouest ? La Crimée ou la Livonie ? Le choix dépend à la fois de questions géopolitiques et de problèmes intérieurs. Le programme d’Alexis Adachev et d’Andreï Kourbski peut sembler s’inscrire dans leur vision du développement de l’État moscovite. Les membres de la Rada élue, dont ils sont, se rattachent aux « non-thésauriseurs », partisans de la sécularisation des terres de l’Église. De nombreux boïars partagent ce point de vue, escomptant bénéficier des biens de l’Église et éviter la confiscation de leurs propres terres par l’État qui se contenterait des domaines ecclésiastiques. En outre, les steppes fertiles du sud peuvent fournir à l’État une réserve supplémentaire pour installer ses « hommes de service ». Le désaccord d’Alexis Adachev et de son cercle vient aussi de ce qu’ils donnent la préférence à la guerre contre les bessermans (musulmans) plutôt que contre l’Occident chrétien, les « Allemands ». Cela permettra par la suite à certains historiens de compter Alexis Adachev, Sylvestre et le prince Kourbski parmi les « occidentalistes », caractéristique qui suscitera les commentaires les plus divers, selon l’opinion des chercheurs.

Revenant à la querelle du XVIe sur les orientations de la politique extérieure moscovite, les historiens du XIXe siècle en formulent les deux conceptions fondamentales. N. Kostomarov soutient que les campagnes en direction du sud auraient pu libérer la Rus méridionale de la menace constante des incursions tatares et lui donner l’accès à la mer Noire. Selon S. Soloviev, Moscou, toutefois, n’était pas encore en mesure de guerroyer pour s’emparer des rivages de la mer Noire, alors qu’elle pouvait conquérir la Baltique, anticipant ainsi la politique de Pierre le Grand qui allait « percer une fenêtre sur l’Europe ». Les historiens soviétiques, particulièrement dans la période stalinienne, soulignent : « Du point de vue de l’État, le Terrible avait incontestablement raison d’entrer en guerre contre l’ouest, plutôt que contre le sud », car aux terres méridionales il préférait la mer.

Après les critiques incendaires formulées par le Comité central contre la deuxième partie du film Ivan le Terrible, Sergueï Eisenstein, cherchant à se justifier aux yeux de Staline, explique qu’il a trop étiré son film et que « les principaux événements – la défaite des chevaliers livoniens et l’accès à la mer – se sont retrouvés hors de la deuxième partie8 ». Il s’engage à remanier son film, en incluant ces événements. L’écrivain Arkadi Belinkov se demande, à propos du film d’Eisenstein, « si une conception mensongère et servile peut produire une grande œuvre » et constate que le réalisateur souligne le point suivant : « La conquête d’une mer importe plus que la liberté9 ».

Divers et contradictoires, les commentaires des historiens font appel aux mêmes sources, au demeurant relativement peu nombreuses. La principale est la correspondance d’Ivan le Terrible et de Kourbski, ainsi que l’ouvrage du prince, intitulé très exactement : Histoire du grand-prince de Moscou à propos de faits que nous tenons d’hommes probes ou dont nos yeux furent témoins. L’Histoire reprend le fil des événements survenus depuis l’enfance d’Ivan jusqu’en 1578. La correspondance, elle, commence cinq ans après la rupture du tsar avec ses conseillers et la fuite de Kourbski, douloureusement ressentie par Ivan comme la trahison de son ancien ami. Le tsar et Kourbski envisagent tous deux les causes de la rupture à travers le prisme d’événements qu’ils ne pouvaient prévoir. Il ne fait aucun doute qu’Ivan choisit « l’ouest », au mépris des conseils de la Rada élue.

En 1558, les troupes moscovites font irruption en Livonie, commandées par l’ancien khan de Kazan, devenu tsar de Kassimov, shah Ali. Une partie considérable de l’armée est composée de Tatars. La présence d’une cavalerie tatare a sans doute, entre autres, poussé le tsar à se lancer dans la guerre : il se sait détenteur d’une force puissante. Mais la faiblesse de la Livonie constitue un prétexte autrement plus sérieux. Au XVIe siècle, l’État livonien – les possessions des Porte-Glaive – commence à décliner. Le protestantisme gagne ses villes, sapant les fondements de l’Ordre. La population, en outre, d’origine finnoise et lituanienne, est hostile aux envahisseurs allemands. Le conflit entre pouvoir laïc et spirituel, entre cités et chevaliers, entre l’Ordre et l’empereur, s’intensifie.

La Livonie déclinante a le tort de se trouver entre la Moscovie, dont la puissance s’accroît, et la Baltique. Le rattachement de Novgorod à l’État moscovite a contraint Moscou à poursuivre sa progression vers la mer. Les villes livoniennes – Riga, Narva et bien d’autres – ont pris en main le commerce avec la Hanse, bloquant la Rus. Dans les ports de Livonie, on interdit aux étrangers d’apprendre le russe, de faire du négoce directement avec Moscou, d’ouvrir un crédit aux marchands russes. Le prétexte est vite trouvé : l’éternelle question de la taille. La conquête de la Livonie commence. Il n’est pas exclu que les lauriers d’Alexandre Nevski, auquel le métropolite Macaire compare Ivan après la prise de Kazan, soient aussi le rêve secret du tsar. Interrompue au XIIIe siècle par l’invasion tatare, la politique moscovite revient, trois siècles plus tard, à ses visées premières.

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