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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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«Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu’à Aix-la-Chapelle, et de là déposé à la frontière de Belgique, avec défense de rentrer sur le territoire prussien.

«J’avais dix-huit ans, il me restait quelques frédérics d’or en poche; je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui s’intéressât à mon sort.

«Ce n’est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe sur mes pauvres aventures pour arriver à ce qui vous concerne.

«Pour vivre, je m’étais fait comédien, et je courais la province, gagnant à peine de quoi n’être pas tout nu, en mangeant maigrement.

«C’était un soir d’été, en l’année 1857, il y a de cela neuf ans. J’allais à pied entre Alençon et Domfront, portant au bout d’un bâton mon léger bagage, qui était toute ma fortune, les jours commençaient à être plus courts, on arrivait à la fin de septembre.

«Vers six heures du soir, à deux lieues d’un gros bourg où je comptais passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j’entendis sur la marge de la route un cri plaintif, un cri d’enfant. Je m’approchai: c’était une petite fille de six à sept ans qui était tombée, comme elle me le dit, d’une voiture de saltimbanques, tandis qu’elle jouait sur la galerie de derrière, et s’étant évanouie sur le coup n’avait pu appeler à son aide. Elle était blessée aux deux jambes assez grièvement, et c’est à cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de saltimbanques à laquelle l’enfant appartenait. Je fus, en effet, obligé de m’arrêter au bourg le plus voisin, où elle se mit au lit, pour y rester deux semaines.

«Certes, dans la position où j’étais, personne n’aurait pu me blâmer de confier cette enfant à la charité publique, mais je suis le fils de mon père et de ma mère qui donnèrent leur vie pour secourir des malheureux.

La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes aux yeux.

– Et puis, reprit Saladin en s’animant plus qu’il ne l’avait encore fait, elle était si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris à l’aimer comme si elle eût été ma jeune sœur ou ma fille.

– Merci! murmura la duchesse d’une voix étouffée, oh! merci! Dieu vous récompensera.

– Dieu me récompensa, répondit Saladin en souriant, puisque je résolus ce problème de ne pas mourir de faim avec ma protégée. Dans les longues heures que je passai près de son lit de souffrance, nous causâmes; nous causâmes beaucoup. Peut-être n’avons-nous jamais causé si bien depuis, car, plus tard, à mesure qu’elle creusait ses souvenirs, elle s’égarait de plus en plus, tandis qu’à ce moment où elle ne cherchait pas, quelques paroles vraisemblables, sinon précises, lui venaient de temps en temps aux lèvres.

«Je sus ainsi qu’elle n’était pas née chez les saltimbanques, qu’il y avait une sorte de mur, obstruant sa mémoire, au-delà duquel elle cherchait en vain à connaître le passé.

«Elle s’était éveillée; c’était son mot, vers l’âge de trois ans, au milieu de gens et d’objets qui ne lui étaient point familiers; mais cette impression avait été faiblissant à mesure qu’elle s’était habituée à ses nouveaux protecteurs.

«Ceux-ci n’avaient point de méchanceté; ils la battaient seulement un peu pour lui apprendre des tours de force.

La respiration de Lily s’arrêta dans sa poitrine.

– Dans nos pays allemands, reprit Saladin, elles sont nombreuses les histoires d’enfants enlevés par les bohémiens et les Tsiganes. Je connaissais bien cela, et je reconstruisis aisément la pauvre histoire de ma petite amie.

«Seulement, comme l’esprit va naturellement vers le grand, je me figurai d’abord, à cause de l’élégance de ses formes et de sa beauté aristocratique, qu’elle devait être l’enfant de quelque grande famille.

«Cette opinion qui se trouvait être fausse en ce temps-là, puisque c’est seulement plus tard que vous êtes devenue une grande dame, servit du moins à faire naître et fortifier en moi l’idée de retrouver les parents de l’enfant.

«Nous autres Prussiens, quand nous avons une idée, nous y tenons fortement et les obstacles ne nous arrêtent point.

«Je vins à Paris avec ma petite amie que j’appelais Maria, du nom de ma mère; j’écrivis à Posen pour la première fois, demandant secours à des parents éloignés et à ceux qui avaient été les clients de ma famille.

«Je reçus de l’argent et des encouragements car, là-bas, on n’oublie pas ceux qui souffrent, et plusieurs lettres m’annoncèrent même qu’on s’occupait de faire rapporter ma sentence d’exil.

«Mes amis allaient trop loin; il ne me convenait déjà plus de mettre à profit leur bon vouloir. Mon idée avait grandi en moi à la taille d’une passion.

«Et je suivais mon travail avec la patience d’un Huron cherchant des traces sur le sentier de la guerre.

«Je passai un an et un mois à promener Maria dans Paris, lui faisant examiner tour à tour chaque objet, surtout chaque aspect ou chaque paysage. Elle ne reconnaissait rien. Ce fut le treizième mois seulement, et cela peut vous donner la mesure de ma patience, que j’obtins dans la même journée deux chocs successifs qui furent pour moi le premier trait de lumière appréciable.

«Au Jardin des Plantes d’abord, où jamais je ne l’avais conduite, elle me parut inquiète, incertaine. Comme je l’examinais avec un soin minutieux, je la vis rougir et pâlir.

«Des enfants jouaient dans le bosquet qui longe la rue Buffon; elle fit un mouvement comme pour courir vers eux…

La duchesse écoutait avec une passion croissante, et son âme passait dans son regard qui dévorait monsieur le marquis de Rosenthal.

– Ce fut tout, continua celui-ci, et cela s’évanouit comme un éclair. Je fis sortir Maria par la rue Buffon, et je la conduisis aux environs, sur le boulevard de l’Hôpital et sur le quai de la Gare. Je n’obtins aucun résultat.

«Comme nous arrivions à la place Valhubert, son regard s’éclaira vaguement. Nous traversâmes le pont d’Austerlitz et j’entendis sa respiration se presser dans sa poitrine.

«- Reconnais-tu quelque chose? demandai-je.

«Elle poussa un petit cri, ses yeux dilatés se fixèrent sur une danseuse de corde qui travaillait au bord de l’eau en face de la rue Lacuée.

– Mon Dieu! Mon Dieu! murmura Lily dont les mains se joignaient convulsivement.

– Je vous fais languir, n’est-ce pas? dit Saladin avec bonté; mais je ne puis aller plus vite que le vrai. Ce fut encore tout, et il me semble que l’instant d’après Maria s’étonnait de sa propre émotion.

– Pauvre enfant! dit la duchesse. Elle était si petite!

– J’avais heureusement plus de patience que vous, madame, continua Saladin. Je restai frappé vivement. Je compris que ce n’était plus aux impressions de l’enfant qu’il fallait m’adresser, du moins pour le moment, mais à un système de recherches et d’investigations qui devait avoir pour point de départ son émotion d’une minute.

«Je me disais: la vue de sa mère éveillerait sans doute complètement ses souvenirs, je me disais encore, comme les enfants jouant à cache-cache: je brûle! je suis bien sûr que la mère doit être près d’ici.

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