La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Et, solennel dans un coin de la chambre, droit dans son short beige, le pied cambré sur le fauve écroulé, Papaplat souriait. Joséphine avait envie de le bousculer. Elle l’apostrophait : un peu de courage ! Sors de l’ombre et viens m’affronter au lieu de me pourrir la vie de loin ! C’est facile d’enflammer l’imagination d’une adolescente en lui envoyant des messages mystérieux. Et puis elle imaginait un cadavre déchiqueté et elle avait honte.
Plus de nouvelles de lui.
Demain, ce serait le printemps. Le premier jour du printemps. Il a peut-être trouvé un logis… Il s’installe dans ses meubles.
Elle réfléchissait, toujours assise sur le lit. Elle était triste, vide, comme chaque fois qu’elle se sentait impuissante. Impuissante à abolir la barrière installée par Zoé qui ne lui laissait aucun interstice pour se faufiler. Zoé rentrait de l’école et s’enfermait dans sa chambre. Zoé sortait de table et filait à la cave écouter la batterie de Paul Merson. Zoé lançait « Bonne nuit, m’man » et retournait dans sa chambre. Elle avait grandi d’un seul coup, des petits seins poussaient sous son pull, ses fesses se cambraient. Elle se mettait du gloss sur les lèvres, du noir sur les cils. Bientôt, elle aurait quatorze ans, bientôt elle serait aussi jolie qu’Hortense.
Joséphine se forçait à garder l’espoir. On peut tout perdre, les deux bras, les deux jambes, les deux yeux, les deux oreilles, si on garde deux sous d’espoir, on est sauvé. Chaque matin, elle se réveillait et se disait aujourd’hui, elle va me parler. L’espoir est plus fort que tout. Il empêche les gens de se tuer en arrivant sur terre quand ils se voient attribuer un bidonville ou un désert. Il leur donne la force de penser : la pluie va tomber, un bananier va pousser, je vais gagner à la loterie, un homme magnifique va me déclarer qu’il m’aime à la folie. C’est un truc qui ne coûte pas cher et qui peut changer la vie. On peut espérer jusqu’à la fin. Il y a des gens qui, à deux minutes de mourir, font encore des projets.
Quand elle était à court d’espoir, qu’elle avait travaillé à ne plus pouvoir déchiffrer un seul mot, elle refermait son ordinateur et se réfugiait dans la loge d’Iphigénie où elle retrouvait monsieur Sandoz. Les meubles d’Ikea allaient être livrés, il fallait que les peintures soient sèches et le parquet posé. Monsieur Sandoz était peintre. C’est l’ANPE de Nanterre qui l’avait envoyé. Joséphine lui avait expliqué le chantier, il avait répondu : « Pas de problème, je peux tout faire : peintre, électricien, plombier, menuisier ! »
Parfois, elle lui donnait un coup de main. Clara et Léo les rejoignaient en sortant de l’école. Monsieur Sandoz leur prêtait un pinceau et les regardait en souriant tristement, répétant : « Le passé, le présent, le futur, le présent et le passé, le futur et le présent, le futur et le passé. » Il secouait la tête comme si les mots l’envoyaient au fond d’une mare. Il arrivait chaque matin dans la loge en costume-cravate, enfilait sa salopette de peintre et, à l’heure du déjeuner, remettait son costume, sa cravate, se nettoyait les mains et allait dans un bistrot. Il tenait beaucoup à sa dignité. Il avait failli la perdre, quelques années auparavant, l’avait retrouvée in extremis et veillait scrupuleusement à ne pas l’égarer. Il n’expliquait pas comment il avait failli la perdre. Joséphine ne posait pas de questions. Elle sentait la douleur, le malheur prêts à bondir. Elle ne voulait pas remuer la vase de la mare pour satisfaire sa curiosité.
Il avait de très beaux yeux bleus, très tristes, mais très bleus. Il était précis, travailleur, sujet à des crises de mélancolie. Il posait son pinceau et attendait, muet, que la mélancolie s’éloigne. Il ressemblait alors à Buster Keaton perdu dans la tempête de mariées. Ils avaient de longues conversations qui partaient souvent d’un détail.
— Vous avez quel âge, monsieur Sandoz ?
— L’âge où on ne veut plus de vous.
— Soyez précis.
— Cinquante-neuf ans et demi… Bon à jeter aux orties !
— Pourquoi vous dites ça ?
— Parce que jusqu’à maintenant, je n’avais pas compris qu’on pouvait être vieux et avoir vingt ans.
— C’est formidable !
— Non, pas du tout ! Quand je rencontre une femme plaisante, j’ai vingt ans, je sifflote, je m’asperge d’eau de toilette, je mets un foulard autour du cou et quand je veux l’embrasser, qu’elle refuse, j’ai soixante ans ! Je me regarde dans la glace, je vois des rides, des poils dans les narines, des cheveux blancs, des dents jaunies, je tire la langue, elle est blanche, je sens mauvais… vingt ans et soixante ans, ça ne va pas ensemble.
— Et vous vous sentez l’âme d’un ancêtre…
— Je me sens l’âme d’un égaré. J’ai un fils de vingt-cinq ans et je veux avoir vingt-cinq ans. Je tombe amoureux de ses petites amies, je cours en short, je bouffe des vitamines, je lève des poids. Je suis pitoyable. Mais je ne vois pas de solution parce que aujourd’hui, être jeune, ce n’est pas seulement un moment de la vie, c’est une condition de survie. Ce n’était pas comme ça, avant !
— Vous vous trompez, affirmait Joséphine. Au XIIe siècle, on jetait les vieux à la rue.
Il s’arrêtait de peindre, guettant l’explication. Joséphine se lançait :
— Je connais un fabliau qui raconte l’histoire d’un fils qui met son père à la porte, il vient de se marier et veut vivre seul avec sa jeune épouse. Ça s’appelle La Housse partie ou en français moderne, « la couverture partagée ». C’est le fils qui parle au vieux père qui le supplie de ne pas le jeter à la rue :
Vous vous en irez par la ville
Il y en a bien encore dix mille
Qui trouvent leurs moyens d’existence
Ce serait vraiment malchance
Si vous n’y trouviez votre pitance
Chacun y guette sa chance !
Vous voyez, ce n’était pas le paradis d’être vieux à l’époque ! Ils vivaient en bandes, rejetés par tous, contraints à mendier ou à voler.
— Mais comment vous savez ça ?
— J’étudie le Moyen Âge. Je m’amuse à chercher les similitudes entre hier et aujourd’hui. Et il y en a bien plus qu’on ne croit ! La violence des jeunes, leur désarroi devant un avenir bouché, les soirées de beuverie, le viol des filles en bandes, le piercing, les tatouages, on trouve tous ces thèmes dans les fabliaux.
— Alors, c’est toujours le même malheur…
— … et la même peur. La peur devant un monde qui change et qu’on ne reconnaît pas. Le monde n’a jamais autant changé qu’au Moyen Âge. Chaos puis renouveau. Il faut toujours en passer par là…
Il prenait une cigarette, l’allumait et se mettait de la peinture rose sur le nez. Il souriait, piteux.
— Et comment sait-on qu’ils avaient peur ?
— Par les textes et l’archéologie, les objets qu’on retrouve dans les fouilles. Ils étaient obsédés par leur sécurité. Ils construisaient des murs pour se protéger du voisin, des châteaux et des tours pour décourager d’éventuels assaillants. Il s’agissait de faire peur à tout prix. Beaucoup de fossés, d’enceintes, de meurtrières étaient des protections symboliques et ne servaient jamais. Les verrous, les cadenas et les clés sont des objets qu’on retrouve très souvent lors des fouilles. Tout était bouclé par des serrures : les coffres, les portes, les fenêtres et la porte du jardin. C’était la femme qui détenait les clés. Elle était le maître de la maison.
— Le pouvoir était déjà entre les mains des femmes !
— On s’effrayait devant les changements climatiques, les inondations, le réchauffement de la planète. Sauf qu’on ne disait pas planète…