Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
391. Moi qui m'observe de près, qui ai les yeux sans cesse dirigés sur moi, comme quelqu'un qui n'a pas grand-chose à faire ailleurs,
Peu soucieux de savoir quel roi règne
Aux pays de l'Ourse glacée,
Et ce qui peut faire trembler Tyridate.
[Horace Odes I, XXVI, 3]
c'est à peine si j'oserais dire la mesquinerie et la faiblesse que je trouve chez moi. J'ai le pied si instable et si mal assuré, je le trouve tellement porté à trébucher et à vaciller, ma vue est si déréglée que je me sens très différent à jeun de ce que je suis en sortant de table445. Si ma santé est florissante et le temps beau et clair, me voilà un honnête homme ; si j'ai un cor au pied, me voilà renfrogné, ronchon et fuyant. Une même allure de cheval me semble tantôt rude, tantôt aisée ; un chemin cette fois-ci plus court, et une autre fois plus long ; une même forme tantôt plus, tantôt moins agréable. Je suis tantôt porté à tout faire, tantôt à ne rien faire. Ce qui me plaît en ce moment me déplaira plus tard. Je suis le siège de mille mouvements impromptus et capricieux. C'est la mélancolie qui me prend, ou bien la colère ; et sous son autorité particulière, c'est le chagrin qui à tel moment prédomine en moi, ou bien l'allégresse. Quand j'ouvre un livre, une fois je trouve dans tel passage des beautés remarquables qui frappent mon âme. Et une autre fois, si j'y reviens, j'ai beau le tourner et retourner, j'ai beau le plier et le manipuler, c'est une masse inconnue et informe pour moi.
392. Même dans mes propres écrits, je ne retrouve pas toujours l'air de ma première inspiration : je ne sais plus ce que j'ai voulu dire, et je me mords souvent les doigts à vouloir corriger et ajouter un nouveau sens, parce que j'ai perdu le souvenir du premier qui valait pourtant mieux. Je ne fais qu'aller et venir :
Mon jugement ne va pas toujours de l'avant, il flotte et erre,
Comme un frêle esquif surpris en pleine mer
Par un vent furieux.
[Catulle Poésies, XXV, 12]
et bien souvent, comme il m'arrive de le faire volontiers, quand j'ai pris le parti, à titre d'exercice et de distraction, de soutenir une opinion contraire à la mienne, mon esprit s'applique et se tourne de ce côté-là, et m'y attache si bien que je ne retrouve plus la raison de mon premier avis, et que je l'abandonne. Je me laisse entraîner, en somme, du côté où je penche, quel qu'il soit, et me voilà emporté par mon propre poids.
393. Chacun pourrait en dire à peu près autant de lui-même s'il s'observait comme je le fais. Les prêcheurs savent que l'émotion qui leur vient en parlant les incite à la foi ; sous le coup de la colère nous nous attachons bien plus à défendre notre idée, nous l'imprimons en nous, et nous la faisons nôtre avec plus de véhémence et d'approbation que nous ne le ferions si nous étions calme et de sang froid. Vous exposez simplement une cause à un avocat : il vous répond, hésitant et indécis ; vous sentez qu'il lui est égal de soutenir l'un ou l'autre parti : l'avez-vous assez bien payé pour qu'il y morde et la prenne à cœur ? Commence-t-il à s'y intéresser, son esprit s'est-il excité à son sujet ? Sa raison et sa science s'échauffent en même temps : voilà une vérité évidente et indubitable qui se fait jour dans son esprit ; il y découvre une lumière toute nouvelle, il le croit en toute conscience, et s'en persuade. Je me demande même si l'ardeur qui naît de l'irritation et de l'obstination contre la pression et la violence exercées par l'autorité et le danger encouru, ou encore le souci de la réputation, n'ont pas quelquefois poussé un homme à soutenir jusqu'au bûcher une opinion pour laquelle, vis-à-vis de ses amis, et en toute liberté, il n'eût même pas pris le risque de se brûler le bout du doigt.
394. Les passions corporelles provoquent des secousses et des ébranlements qui ont beaucoup d'influence sur notre âme ; mais plus grande encore est l'influence qu'elle doit à ses propres passions : elle leur est si fortement soumise que l'on dirait qu'elle n'a pas d'autre allure ni mouvement que ceux qui lui viennent de ses propres vents, et que sans leur agitation elle demeurerait inerte, comme un navire en pleine mer que les vents abandonnent. Et celui qui soutiendrait ce point de vue, conforme aux idées des Péripatéticiens, ne nous causerait guère de tort, puisqu'il est bien connu que la plupart des belles actions de l'âme ont besoin de l'impulsion donnée par les passions, et qu'elles y trouvent même leur source. La vaillance, dit-on, ne peut être atteinte sans l'aide de la colère. « Ajax fut toujours brave, mais surtout quand il devint fou.» [Cicéron Tusculanes IV, 23]
395. On ne s'en prend pas aux méchants et aux ennemis assez vigoureusement si l'on n'est pas courroucé446. On veut aussi que l'avocat suscite le courroux des juges pour obtenir justice. Les passions ont animé Thémistocle et Démosthène, elles ont poussé les philosophes à travailler, à veiller, à voyager ; elles nous conduisent vers ces fins utiles que sont l'honneur, le savoir, la santé. Et cette lâcheté de l'âme qui nous fait supporter les ennuis, les contrariétés, nourrit dans notre conscience la pénitence et le repentir, comme elle nous fait ressentir les fléaux que Dieu nous envoie pour notre châtiment, et ceux des contraintes imposées par l'état. La compassion sert d'aiguillon à la clémence. Et la sagesse de nous gouverner et de nous conserver est suscitée par notre crainte : combien de belles actions sont causées par l'ambition ? Ou par la présomption ? Il n'est en fin de compte aucune vertu éminente et vigoureuse qui ne s'accompagne de quelque agitation désordonnée. Ne serait-ce pas là une des raisons qui auraient conduit les Épicuriens à décharger Dieu de tout souci et de toute sollicitude pour nos affaires, parce que sa bonté ne pouvait s'exercer envers nous sans déranger le repos de notre âme par le biais des passions, qui sont comme des piqûres et des sollicitations la conduisant vers les actions vertueuses447 ? A moins qu'ils ne les aient considérées autrement, comme des tempêtes qui arrachent malencontreusement l'âme à sa tranquillité ? « De même que le calme de la mer nous assure qu'aucun souffle, si léger soit-il, ne vient rider la surface de l'eau, de même on est sûr que l'âme est calme et en paix quand nulle passion ne vient à l'émouvoir. » [Cicéron Tusculanes V, 6]
396. Quelles variations de sens et de jugement, quels conflits de pensées la diversité de nos passions ne nous offre-t-elle pas ? Quelle assurance pouvons-nous donc tirer d'une chose aussi instable et aussi mobile, sujette au trouble par sa condition, et ne marchant jamais que d'un pas contraint et emprunté ? Si notre jugement est influencé par la maladie elle-même, ou simplement par ce qui nous affecte, si c'est par le biais de la folie et de la précipitation qu'il perçoit les choses, comment pourrions-nous lui faire confiance ?
397. N'est-il pas bien osé, de la part de la philosophie, de considérer que les hommes produisent leurs plus grands effets et sont les plus proches de la divinité quand ils sont hors d'eux-mêmes, frénétiques et insensés ? C'est quand nous mettons « en veilleuse » notre raison, quand nous nous en passons, que nous nous améliorons. Les deux voies naturelles pour entrer dans la société des dieux et y prévoir le cours de nos destinées sont la « fureur divine » et le sommeil. Voilà qui est amusant : par le dérèglement que les passions produisent dans notre raison, nous devenons vertueux ; par son extirpation, due à l'exaltation frénétique ou à l'image de la mort, nous devenons prophètes ou devins. Jamais je n'ai cru plus volontiers cela : c'est cette sorte d'enthousiasme radical, que la sainte Vérité a insufflé dans l'esprit philosophique, qui le contraint à admettre que cet état tranquille et serein, le plus sain dans lequel la philosophie puisse placer notre âme, n'est pas le meilleur qui soit. Nous sommes plus endormis quand nous veillons que quand nous dormons ; notre sagesse est moins sage que notre folie ; nos songes valent mieux que nos raisonnements. Et la pire place que nous puissions prendre, c'est en nous-mêmes. Mais la philosophie ne pense-t-elle pas que nous puissions avoir l'intelligence de remarquer ceci : cette parole qui déclare l'esprit si grand et si clairvoyant quand il est détaché de l'homme, et qui le considère comme tellement terre à terre, ignorant et enténébré quand il est en lui, c'est une parole qui provient pourtant elle-même de l'esprit de l'homme terrestre, ignorant et enténébré ; c'est donc une parole à laquelle on ne peut croire ni se fier !