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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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364. Cela suffit pour démontrer que l'homme n'en sait pas plus sur lui-même quand il s'agit de son corps que quand il s'agit de son esprit. Nous l'avons confronté à lui-même, et sa raison à elle-même, pour voir ce qu'elle nous en dirait. Et il me semble avoir suffisamment montré à quel point elle se comprend peu elle-même. Et celui qui ne se comprend pas lui-même, que peut-il bien comprendre ? « Comme si l'on pouvait mesurer quelque chose quand on ne sait pas se mesurer soi-même !» [Pline Histoire naturelle II, 1]

365. En vérité, Protagoras nous en contait de belles, quand il faisait de l'homme la mesure de toutes choses, lui qui ne sut jamais seulement quelle était la sienne ! Et si ce n'est lui, sa dignité ne permet pourtant pas qu'une autre créature ait sur lui cet avantage. Or il est tellement en contradiction avec lui-même, chacun de ses jugements en renversant sans cesse un autre, que cette proposition positive n'est qu'une simple plaisanterie, nous conduisant nécessairement à conclure à la nullité de l'instrument comme de l'arpenteur. Quand Thalès estime que la connaissance de l'homme est très difficile pour l'homme lui-même, il lui montre que toute autre connaissance lui est du même coup impossible.

366. Vous425 pour qui j'ai pris la peine de faire un si long exposé, contrairement à mes habitudes, vous ne manquerez pas de soutenir votre Sebond par la façon ordinaire d'argumenter à laquelle vous êtes entraînée chaque jour, et vous exercerez ce faisant et votre esprit et votre étude ; car cette dernière passe d'escrime que je viens d'évoquer, il ne faut l'employer que comme ultime remède. C'est un coup désespéré, par lequel vous abandonnez vos armes pour faire perdre les siennes à votre adversaire, une botte secrète dont il faut se servir rarement, et parcimonieusement. Car il est très téméraire de vous perdre vous-même pour causer la perte d'un autre.

367. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme le fit Gobrias426. Celui-ci était aux prises dans un combat corps à corps avec un seigneur de Perse, quand Darius survint, l'épée au poing, mais craignant de frapper, de peur d'atteindre Gobrias lui-même. Ce dernier lui cria de frapper hardiment, quand bien même il devrait les transpercer tous les deux !

368. J'ai vu réprouver comme injustes des armes et des conditions de combat singulier si désespérées, que celui qui s'y offrait se mettait en situation de périr inévitablement427 avec son adversaire. Les Portugais prirent dans la mer des Indes quelques Turcs428 qu'ils firent prisonniers. Ne supportant plus leur captivité, ceux-ci prirent une résolution qui leur réussit : en frottant l'un contre l'autre des clous de navire, ils provoquèrent une étincelle au-dessus de barils de poudre qui se trouvaient dans leur geôle, et ainsi embrasèrent et mirent en cendre à la fois eux-mêmes, leurs maîtres et le vaisseau429.

369. Nous nous heurtons ici aux limites et frontières ultimes des sciences : l'excès en est mauvais, tout comme pour la vertu. Demeurez sur la voie commune : il n'est pas bon de vouloir être si subtil et si fin. Souvenez-vous du proverbe toscan : « Qui trop s'amincit se brise430. » [Pétrarque Canzoniere CV, v. 48] Dans vos opinions et vos pensées, comme dans votre comportement et en toute autre chose d'ailleurs, je vous conseille la modération et la mesure. Fuyez le nouveau et l'insolite : les chemins détournés me déplaisent. Vous qui de par l'autorité que votre grandeur vous procure, et plus encore du fait de vos qualités personnelles, pouvez d'un clin d'œil commander à qui vous plaît, vous auriez dû donner cette charge à quelqu'un qui fît profession de lettré, et qui eût bien autrement renforcé et enrichi ces idées-là. En voici pourtant suffisamment pour ce que vous avez à en faire.

370. Épicure disait des lois que les pires d'entre elles étaient si nécessaires que sans elles, les hommes s'entre-dévoreraient. Et Platon confirme431 lui aussi que sans lois nous vivrions comme des animaux. Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire : il est difficile d'y introduire de l'ordre et de la mesure. Aujourd'hui, ceux qui ont quelque supériorité sur les autres et une vivacité d'esprit particulière, nous les voyons s'affranchir presque tous des règles communes en matière d'opinion et de mœurs : c'est bien rare si l'on en trouve un qui soit mesuré et sociable.

371. On a raison de donner à l'esprit humain des barrières aussi étroites que possible. Dans l'étude comme dans le reste, ses pas doivent être comptés et réglés comme il faut ; il faut définir méthodiquement les limites de son terrain de chasse. On le bride et le garrotte avec des religions, des lois, des coutumes, des sciences, des préceptes, des peines et des récompenses, mortelles et immortelles ; et l'on voit que malgré tout, du fait de son instabilité et de sa mobilité, il échappe à tous ces liens. C'est un corps évanescent432, qu'on ne sait par où saisir et comment diriger ; un corps divers et multiforme, sur lequel on ne peut faire de nœud ni avoir de prise. Certes, il est bien peu d'âmes qui soient assez rigoureuses, fortes et bien nées pour qu'on puisse se fier à leur propre conduite, et qui puissent aller en voguant avec modération et sans témérité sur la liberté de leurs jugements, au-delà des opinions communes. Il est plus commode de les placer sous tutelle.

372. C'est un glaive dangereux que l'esprit, et pour son possesseur lui-même, s'il ne sait pas en user avec méthode et discernement. Il n'y a aucun animal à qui il faille donner avec plus de raison des œillères pour maintenir son regard fixé sur ses pas, et l'empêcher de divaguer ici ou là, en dehors des ornières que lui tracent l'usage et les lois. Il vous siéra donc mieux de vous en tenir aux sentiers battus, quels qu'ils soient, plutôt que de vous laisser aller vers une licence effrénée. Mais si l'un de ces nouveaux docteurs433 entreprend de faire étalage de sa science en votre présence, aux dépens de son salut et du vôtre, pour vous débarrasser de cette dangereuse peste qui se répand chaque jour un peu plus dans vos cours, en cas d'extrême nécessité, ce système de prévention434 empêchera que la contagion de ce poison vienne nuire à vous-même et à votre entourage.

373. La liberté et l'audace d'esprit des Anciens faisaient naître dans la philosophie et les sciences humaines plusieurs écoles ayant des opinions différentes, chacun s'efforçant de juger et de choisir avant de prendre parti. Mais à présent que les hommes vont tous du même pas, « attachés et voués à certaines opinions fixes et déterminées, jusqu'à en être réduits à défendre même les points de vue qu'ils n'approuvent pas» [Cicéron, Tusculanes II, 2] , que la culture nous est imposée par l'autorité civile, que les écoles n'ont plus qu'un seul modèle, le même enseignement et une doctrine bien arrêtée, on ne regarde plus ce que les pièces de monnaie pèsent et valent, mais chacun à son tour en accepte le prix que le commun accord et le cours leur attribuent : on ne les juge plus sur leur valeur intrinsèque, mais seulement sur leur usage, et ainsi toutes choses se valent. On accepte la médecine435 comme on le fait de la géométrie. Et les tours de passe-passe, les enchantements, les « nouements d'aiguillette », la communication avec les esprits des trépassés, les prévisions de l'avenir, les horoscopes et jusqu'à cette ridicule poursuite de la « pierre philosophale », tout est admis sans contestation.

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