Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Ce que nous demandons : une épouse et des enfants ;
Mais seul un dieu peut savoir qui sera l'épouse,
Et ce que seront ces enfants-là.
[Juvénal Satires X, 352]
413. Le chrétien supplie Dieu que sa volonté soit faite pour ne pas tomber dans les difficultés que les poètes évoquent à propos du roi Midas. Celui-ci avait demandé aux dieux de lui accorder le pouvoir de transformer en or tout ce qu'il toucherait ; sa prière fut exaucée : son vin était en or, son pain aussi, les plumes de sa couche, sa chemise et ses vêtements en or aussi... Il se trouva accablé par la réalisation de ce qu'il avait désiré ; l'avantage espéré se révélait tellement insupportable qu'il lui fallut reprendre à l'envers ses prières :
Atterré par un mal inattendu, indigent et riche à la fois,
Il veut fuir ses richesses et ce qu'il a voulu lui fait horreur.
[Ovide Les Métamorphoses XI, 128]
414. Mais parlons de moi-même. Étant jeune, j'espérais que le destin m'apporterait, entre autres choses, l'Ordre de saint Michel, car c'était la distinction honorifique la plus haute de la noblesse française, et qu'elle était fort rare. Il me l'a accordé de façon plaisante. Au lieu de me pousser en avant et de me hisser depuis ma place pour l'atteindre, il m'a traité bien plus aimablement : il l'a rabaissé et descendu jusqu'à mes épaules et même en dessous459.
415. Cléobis et Biton, Trophonius et Agamède, ayant demandé, les uns à leur déesse, les autres à leur dieu, une récompense digne de leur piété, reçurent la mort en guise de cadeau, tant les opinions célestes sur ce qu'il nous faut sont différentes des nôtres. Dieu pourrait parfois nous octroyer la richesse, les honneurs, la vie et même la santé, à notre détriment, car tout ce qui est plaisant ne nous est pas toujours salutaire. Si au lieu de guérison, il nous envoie la mort, ou l'aggravation de nos maux — « ta verge et ton bâton m'ont consolé» [Bible La Bible Psaumes XXII, 5]— il le fait selon ce que lui dicte sa providence, qui évalue ce qui nous est dû certainement bien mieux que nous ne pouvons le faire. Et nous devons prendre cela comme un bienfait, comme quelque chose qui vient d'une main très sage et très amie.
Croyez-moi, il faut laisser les dieux juger
De ce qui est bon et qui convient à nos affaires :
L'homme leur est plus cher qu'il ne l'est à lui-même.
[Juvénal Satires X, 346 sq]
Car leur réclamer des honneurs, de hautes fonctions, c'est leur demander qu'ils vous jettent en pleine bataille, au jeu de dés, ou dans toute autre situation dont l'issue vous est inconnue et le bénéfice douteux.
416. Il n'est point de combat aussi violent ou si rude, entre les philosophes, que celui qu'ils se livrent sur la question du « souverain bien de l'homme ». Selon le calcul de Varron, il en est résulté deux cent quatre-vingts écoles. « Si l'on est en désaccord sur le souverain bien, on l'est sur toute la philosophie » [Cicéron De finibus V, v]
Je crois voir trois convives se disputant
Pour avoir chacun à son goût trois mets bien différents.
Que faut-il leur servir ou ne pas leur servir ?
Vous refusez ce que veut l'un, et ce que vous demandez,
Les deux autres le trouvent aigre et répugnant.
[Horace Épîtres II, II, 61 sq]
La nature devrait donc répondre à leurs contestations, à leurs débats ? Les uns disent que notre bien réside dans la vertu ; d'autres, dans la volupté ; d'autres, à laisser faire la nature ; qui en la science, qui à ne pas souffrir ; qui à se laisser porter par les apparences — et c'est à cela que semble se rallier Pythagore l'Ancien :
Ne s'étonner de rien, Numacius, est presque le seul
Et unique moyen qui donne et conserve le bonheur.
[Horace Épîtres I, VI, 1-2]
C'est là l'objectif ultime de l'école Pyrrhonienne. Aristote considère que ne s'étonner de rien est une preuve de grandeur d'âme. Archésilas, que le bien consiste à résister et maintenir droit et inflexible son jugement, tandis que les vices et les maux viennent de ce que l'on consent et accepte. Il est vrai qu'en énonçant ceci comme un axiome catégorique, il s'éloignait du Pyrrhonisme. Car les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souverain bien, c'est l'ataraxie460, qui est l'immobilité du jugement, n'entendent pas dire cela de façon affirmative : ce mouvement de leur âme qui leur fait fuir les précipices et se préserver de la fraîcheur du soir, c'est celui-là même qui leur fait aussi accepter une opinion et en repousser une autre.
417. Combien je voudrais, tant que je suis encore en vie, que quelqu'un comme Juste Lipse (le plus savant homme que nous ayons encore, esprit très cultivé et judicieux, vraiment proche de mon cher Turnèbe461), eût assez de volonté, de santé et de loisir pour établir un registre précis et sincère, selon leurs divisions et leurs parties, des opinions de l'ancienne philosophie, telles que nous pouvons les connaître, au sujet de nos mœurs et de nos façons d'être ; avec les controverses, les succès et le devenir des écoles, la façon dont les chefs de file et leurs élèves ont suivi leurs propres préceptes lors de circonstances mémorables et exemplaires ! Le bel et utile ouvrage que cela ferait !
418. Au demeurant, si c'est de nous-mêmes que nous tirons la loi qui régit nos mœurs, dans quelle confusion nous plongeons-nous ! Car ce que notre raison nous conseille de plus vraisemblable en cette matière, c'est bien que chacun obéisse aux lois de son pays, selon l'avis de Socrate, avis qui lui fut inspiré (dit-il) par un conseil divin. Et de ce fait, que veut-elle dire, cette règle, sinon que notre devoir n'a pas d'autre règle que fortuite ?
419. La vérité doit avoir toujours le même visage, universel. Si l'homme rencontrait la droiture et la justice incarnées et avec une existence réelle, il ne les attacherait pas à l'état des coutumes de telle ou telle contrée ; ce ne serait pas de la fantaisie des Perses ou des Indiens que la vertu tirerait sa forme, car il n'est rien qui soit plus sujet à un changement continuel que les lois. Depuis que je suis né, j'ai vu celles de nos voisins les Anglais changer trois ou quatre fois, non seulement dans le domaine politique, qui est celui pour lequel on ne s'attend guère à la stabilité, mais sur le sujet le plus important qui soit, à savoir : la religion. Et j'en éprouve de la honte et du dépit, d'autant qu'il s'agit là d'une nation avec laquelle ceux de chez moi ont eu autrefois des relations si étroites qu'il reste encore dans ma maison quelques traces de notre ancien cousinage. Et j'ajoute que chez nous, ici même, j'ai vu des choses considérées comme des crimes méritant la peine capitale devenir légitimes. Et nous qui en tenons d'autres pour légitimes, nous pourrions bien, du fait de l'incertitude de la fortune des armes, être considérés un jour comme coupables de crimes de lèse-majesté humaine et divine, si notre justice tombe à la merci de l'injustice et prend, en l'espace de peu d'années, une signification opposée. Comment ce dieu antique462 aurait-il pu stigmatiser plus clairement l'absence du divin dans la connaissance humaine, et apprendre aux hommes que leur religion n'était que leur invention destinée à assurer la cohésion de la société, qu'en déclarant, comme il le fit à ceux qui attendaient ses instructions devant son trépied, que le vrai culte, pour chacun, était celui qu'il pouvait observer dans les usages du pays où il se trouvait ? Ô Dieu ! Quelle obligation n'avons-nous pas envers la bienveillance de notre souverain créateur, pour avoir déniaisé notre foi de ces dévotions multiples et arbitraires, et l'avoir installée sur la base éternelle de sa sainte parole !