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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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403. Or ce sont bien là des choses qui se contredisent souvent. On m'a dit qu'en Géométrie (discipline qui pense avoir atteint le plus haut degré de certitude entre toutes les sciences), il se trouve des démonstrations irréfutables, allant contre les faits que l'on observe dans l'expérience. Jacques Pelletier me disait ainsi quand il était chez moi449 qu'il avait trouvé deux lignes se dirigeant l'une vers l'autre comme pour se rencontrer450, et qu'il pouvait cependant démontrer qu'elles ne pourraient jamais le faire, même à l'infini. Les arguments et les raisonnements des Pyrrhoniens, d'ailleurs, ne servent qu'à ruiner ce que l'expérience semble montrer ; et il est étonnant de voir jusqu'où la souplesse de notre raison les a suivis dans leur dessein de combattre l'évidence des faits. Ils démontrent en effet que nous ne nous déplaçons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a pas de choses pesantes ni chaudes, avec la même force dans l'argumentation que celle que nous employons pour prouver les choses les plus vraisemblables.

404. Ptolémée, qui a été un grand savant, avait établi les bornes de notre monde. Tous les philosophes de l'Antiquité ont cru qu'ils le connaissaient dans toute son étendue, sauf quelques îles lointaines qui pouvaient leur avoir échappé. C'eût été pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doute la géographie, et les opinions que tout un chacun en avait fait siennes. C'était une hérésie que de reconnaître qu'il y eût des antipodes ; et voilà que de nos jours vient d'être découverte une immense étendue de terre ferme, pas simplement une île ou une contrée particulière, mais une partie à peu près aussi grande que celle que nous connaissions. Les géographes de ce temps ne manquent pourtant pas d'affirmer que désormais tout a été découvert, et qu'on a tout vu.

Car ce que nous avons sous la main nous plaît,

Et nous semble préférable à tout.

[Lucrèce De la Nature v. 1541]

Reste à savoir, puisque Ptolémée s'est trompé là-dessus autrefois en faisant confiance à sa raison, si ce ne serait pas une sottise de ma part que de me fier à ce qu'on en dit maintenant, et s'il n'est pas plus vraisemblable que ce grand corps, que nous appelons le monde, est une chose bien différente de ce que nous en jugeons.

405. Platon prétend que le monde change de toutes sortes de façons, que le ciel, les étoiles et le Soleil inversent parfois le mouvement que nous leur connaissons, faisant passer l'Orient à l'Occident. Les prêtres égyptiens ont dit à Hérodote que depuis leur premier roi, soit sur une durée de onze mille ans (et ils lui ont montré les statues de tous ces rois faites d'après le modèle vivant), le Soleil avait changé de cours quatre fois ; que la mer et la terre se changent alternativement l'une en l'autre ; que l'époque de la naissance du monde est indéterminée. Aristote et Cicéron ont dit la même chose. Et quelqu'un451, parmi nous les chrétiens, a dit que le monde existe de toute éternité, mourant et renaissant sans cesse ; il en a pris à témoin Salomon et Isaïe, pour éviter les objections disant que Dieu a été un créateur sans créature, qu'il fut un temps oisif, et qu'il s'est délivré de cette oisiveté en s'attelant à cet ouvrage, et que celui-ci est par conséquent sujet au changement.

406. Pour la plus fameuse des Écoles grecques452, le monde est considéré comme un dieu conçu par un autre dieu plus grand, et composé d'un corps et d'une âme logée en son centre, se développant selon des proportions musicales jusqu'à sa circonférence ; et ce monde est divin, bienheureux, très grand et très sage, et éternel. En son sein résident d'autres dieux : la Terre, la Mer, les Astres, qui entretiennent entre eux une perpétuelle et harmonieuse agitation, une sorte de danse divine, tantôt se rencontrant, tantôt s'éloignant, se cachant, se montrant, dans un ordre changeant, tantôt devant, tantôt derrière.

407. Héraclite considérait que le monde était formé de feu, et que selon l'ordre des choses, il devait s'embraser et se transformer en feu quelque jour, pour ensuite renaître. Et Apulée dit à propos des hommes qu'ils sont : « mortels en tant qu'individus, mais immortels en tant qu'espèce453. » Alexandre écrivit à sa mère pour lui rapporter la narration d'un prêtre égyptien figurant sur l'un de leurs monuments, prouvant que l'antiquité de ce peuple était infinie, et décrivant454 la naissance et le développement des autres pays de façon véridique. Cicéron et Diodore ont en leur temps déclaré que les Chaldéens conservaient la trace de quelque quatre cent mille ans d'histoire. Aristote, Pline, et d'autres, prétendent que Zoroastre vivait six mille ans avant l'époque de Platon. Et Platon, de son côté, que les gens de la ville de Saïs, avaient des documents écrits s'étendant sur huit mille ans, et que la ville d'Athènes fut bâtie mille ans avant celle de Saïs. Épicure, quant à lui, dit que les choses telles que nous les voyons ici sont en même temps, et exactement semblables, en plusieurs autres mondes. Et il l'eût dit avec encore plus d'assurance s'il eût pu voir les étranges exemples de similitude et analogie entre le nouveau monde des Indes occidentales et le nôtre, présent et passé.

408. En vérité, en considérant ce qui est parvenu à notre connaissance sur l'évolution de nos sociétés terrestres, je me suis souvent étonné de voir comment un si grand nombre d'opinions populaires et de mœurs et croyances sauvages peuvent se ressembler si bien, alors qu'elle sont tellement éloignées dans l'espace et dans le temps, et qu'elles ne semblent pourtant en aucune façon relever de notre raison naturelle. C'est vraiment un grand artisan de miracles que l'esprit humain ; mais ces coïncidences ont encore je ne sais quoi de plus hétéroclite : on en retrouve jusque dans les noms et en mille autres choses. Car il est des peuples qui, pour autant que nous le sachions, n'ont jamais entendu parler de nous, et chez lesquels la circoncision était à la mode ; où de grands états et de grandes villes étaient dirigés par des femmes, et sans hommes ; où nos jeûnes et notre carême avaient cours aussi, avec en plus l'abstinence envers les femmes ; où nos croix étaient prisées de diverses façons : ici on en honorait les sépultures, là on les utilisait — et notamment celles de Saint-André — pour se défendre contre les visions nocturnes, et sur les lits des enfants pour les protéger des sortilèges ; ailleurs, on en trouva une, faite de bois, et de grande hauteur, adorée comme dieu de la pluie, et très loin à l'intérieur des terres. On trouva aussi des hommes qui étaient vraiment à l'image de nos confesseurs ; de même que l'usage des mitres, le célibat des prêtres, l'art de la divination par les entrailles des animaux sacrifiés ; l'abstinence de toute sorte de chair et de poisson pour leur nourriture ; la même façon, chez les prêtres, d'utiliser dans leurs offices une langue particulière, et non la langue courante ; et encore cette idée que le premier dieu fut chassé par un autre qui était son frère puîné ; que les hommes furent créés avec toutes sortes d'avantages qui leur ont été retirés depuis à cause de leurs péchés : leur territoire changé, leur condition naturelle dégradée ; le fait qu'autrefois ils ont été submergés par une inondation venue du ciel, que seul un petit nombre de familles en réchappèrent en se réfugiant dans les grottes de montagnes élevées, dont ils bouchèrent l'entrée, de telle façon que l'eau ne put y entrer, après y avoir enfermé plusieurs sortes d'animaux. Quand la pluie vint à cesser, ils en firent sortir des chiens, et voyant que ceux-ci revenaient bien propres et mouillés, ils en conclurent que l'eau n'avait pas encore beaucoup baissé. Mais quand ils en eurent fait sortir d'autres et qu'ils les virent revenir tout crottés, alors ils sortirent repeupler le monde qui leur apparut seulement rempli de serpents455.

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