Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
409. On a même trouvé, dans certains endroits, la croyance au Jugement Dernier, de sorte que les habitants s'offensaient grandement du comportement des Espagnols qui dispersaient les os des trépassés en fouillant les trésors des sépultures, disant que ces os séparés ne pourraient pas facilement être rassemblés ; on a rencontré aussi dans ces contrées un trafic qui se fait par le troc et non autrement, dans des foires et sur des marchés, de nains et d'individus difformes, pour l'ornement des tables des princes ; l'usage de la fauconnerie selon la nature des oiseaux ; des impôts très lourds ; des raffinements dans le jardinage ; des danses et des sauts de saltimbanques ; de la musique instrumentale ; l'usage des armoiries ; des jeux de paume, les jeux de dés et de hasard pour lesquels ils se passionnent souvent au point de s'y mettre en jeu eux-mêmes avec leur liberté ; une médecine reposant uniquement sur la magie ; une façon d'écrire par le moyen de figures ; la croyance en un seul premier homme, père de tous les peuples ; le culte d'un dieu qui vécut autrefois comme un homme dans une parfaite virginité, dans le jeûne et la pénitence, prêchant la loi de la nature et pratiquant des cérémonies religieuses, et qui disparut du monde sans subir de mort naturelle ; la croyance aux géants ; l'usage de s'enivrer par des breuvages et de boire le plus possible ; celui des ornements religieux peints d'ossements et de têtes de morts ; des surplis, de l'eau bénite, des goupillons ; des femmes et des serviteurs qui se disputent pour être brûlés et enterrés avec leur maître ou leur mari trépassé ; une règle qui veut que les aînés héritent de tous les biens, et que rien ne soit réservé au puîné, si ce n'est l'obéissance456 ; une coutume, lors de l'accession à certaines fonctions de grande autorité, qui impose au promu de prendre un nouveau nom et d'abandonner le sien ; et celle de verser de la chaux sur le genou du nouveau-né en lui disant : « Tu viens de la poussière, et tu retourneras en poussière » — l'art de pratiquer les augures.
410. Ces pâles imitations de notre religion, que l'on a pu voir dans les exemples précédents, témoignent de sa divinité et de sa dignité. Elle ne s'est pas seulement insinuée dans tous les peuples infidèles de ce côté-ci, par une sorte d'imitation, mais également chez ces barbares, comme par l'effet d'une inspiration surnaturelle et commune. On y trouve en effet également la croyance au purgatoire, mais sous une forme nouvelle : ce que nous attribuons au feu, ils le prêtent au froid, et imaginent que les âmes sont purifiées et punies par la rigueur d'un froid extrême ; et cet exemple me fait penser à une autre différence amusante : si l'on a trouvé des peuples qui aimaient à dévoiler l'extrémité de leur membre viril, et en retranchaient la peau à la façon des musulmans et des juifs, on en a trouvé d'autres qui craignaient tellement de le montrer qu'ils faisaient en sorte, en l'attachant par de petits cordons, que la peau en fût bien soigneusement étirée et attachée au-dessus, de peur que cette extrémité ne fût à l'air. Et voilà encore une autre différence : alors que nous honorons les rois et les fêtes en revêtant nos meilleurs habits, dans certains pays, pour montrer leur infériorité et leur soumission à leur roi, les sujets se présentent devant lui dans leurs vêtements les plus humbles, et en entrant au palais, enfilent quelque vieille robe déchirée par-dessus la leur, de façon à ce que tout lustre et ornement soit réservé au maître. Mais poursuivons...
411. Si la nature enferme aussi dans les limites de son cours naturel, comme elle le fait pour toutes les autres choses, les croyances, les jugements et les opinions des hommes, et s'ils ont leur cycle, leurs saisons, leur naissance et leur mort, comme il en est des choux ; si le ciel les ébranle et les fait se mouvoir à sa guise, comment pouvons-nous leur attribuer ainsi une autorité magistrale et permanente ? Si l'expérience nous fait toucher du doigt le fait que notre forme propre dépend de l'air, du climat et du terroir où nous naissons ; et non seulement le teint, la taille, la complexion et les attitudes, mais jusqu'aux facultés de l'esprit : « Le climat ne façonne pas seulement la vigueur du corps, mais aussi celle de l'esprit.» dit Végèce457. Et la déesse fondatrice de la ville d'Athènes choisit pour son emplacement un climat propre à rendre les hommes sages, comme les prêtres égyptiens l'enseignèrent à Solon : « à Athènes, l'air est subtil et c'est pour cette raison que les athéniens sont réputés avoir l'esprit plus délié ; l'air de Thèbes est épais, et ses habitants passent donc pour être grossiers et vigoureux.» [Cicéron De fato, in Oeuvres..., Dubochet 1841, IV, 7] C'est ainsi que, de même que les fruits et les animaux naissent différents, les hommes naissent aussi plus ou moins belliqueux, justes, tempérants et dociles : ici ils sont portés sur le vin, ailleurs voleurs ou paillards ; ici enclins à la superstition, ailleurs à l'irréligion ; ici à la liberté, là à la servitude ; doués pour la science ou les arts, grossiers ou subtils, obéissants ou rebelles ; bons ou mauvais, selon l'influence du lieu où ils se trouvent, et adoptant une nouvelle attitude si on les change de place, comme les arbres. Ce fut pour cette raison que Cyrus ne voulut pas permettre aux Perses d'abandonner leur pays rude et montagneux pour s'établir dans un autre doux et plat : il leur dit que les terres grasses et molles font des hommes mous, et les fertiles, des esprits infertiles. Si nous voyons tantôt fleurir un art, une opinion, et tantôt une autre, du fait de quelque influence céleste ; tel siècle produire telles sortes d'individus et prédisposer le genre humain à prendre tel ou tel comportement ; l'esprit des hommes être tantôt généreux tantôt maigrichon, comme nos champs... Que deviennent alors toutes ces belles prérogatives de quoi nous ne cessons de nous flatter ? Puisqu'un homme sage peut se tromper, de même que cent hommes, voire beaucoup de peuples, et que la nature humaine elle-même, selon nous, peut se fourvoyer pendant des siècles sur ceci ou cela, quelle certitude pouvons-nous bien avoir que parfois elle cesse de le faire, et qu'elle ne se trompe en ce moment même ?
412. Entre autres témoignages de notre bêtise, en voilà un, me semble-t-il, qui mérite de n'être pas oublié : le fait que, même dans ce qu'il désire, l'homme ne sache pas trouver ce qu'il lui faut ; que nous ne puissions nous accorder sur ce dont nous avons besoin pour notre contentement, et cela non seulement pour ce dont nous jouissons véritablement, mais même dans ce que nous imaginons et souhaitons. Laissons donc notre pensée tailler et coudre à sa guise : elle ne pourra même pas désirer ce qui lui est destiné, et s'en satisfaire.
... est-ce la raison qui gouverne nos craintes et nos désirs ?
Quel projet formez-vous sous d'assez bons auspices
Pour n'avoir pas à le regretter, même s'il réussit ?
[Juvénal Satires X, 4]
C'est pourquoi Socrate ne demandait rien d'autre aux dieux que ce qu'ils savaient être bon pour lui458. Et la prière des Lacédémoniens, en public comme en privé demandait seulement que les choses bonnes et belles leurs fussent octroyées, s'en remettant à la discrétion de la puissance divine pour en faire le tri et le choix.