Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
355. Et lui-même disait se souvenir d'avoir été Æthalidès, puis Euphorbe, puis Hermotime, et enfin, de Pyrrhus, être passé dans Pythagore, ayant ainsi le souvenir de lui-même depuis deux cent six ans. [Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes, VIII, 5] Et certains ajoutaient que ces âmes remontent parfois au ciel, et en redescendent encore :
Ô mon père faut-il croire que des âmes s'élèvent jusqu'au ciel
Et revêtent de nouveau des corps pesants ?
Qui peut inspirer à ces malheureux
Un aussi violent désir de vivre ?
[Virgile Énéide VI, 719]
356. Origène les fait osciller sans cesse du bon au mauvais état421. Varron prétend qu'au bout de quatre cent quarante ans de ces changements, elles rejoignent leur premier corps. Chrysippe, lui, pense que cela doit se produire après un certain laps de temps, inconnu et non limité. Platon dit tenir de Pindare et de la poésie ancienne cette idée des vicissitudes infinies des mutations auxquelles l'âme est prédestinée, n'ayant à attendre que des souffrances et des récompenses temporaires dans l'autre monde, puisque sa vie dans celui-ci n'est que temporaire également; et il conclut de tout cela qu'elle possède une exceptionnelle connaissance des affaires du ciel, de l'enfer, et d'ici-bas, où elle a passé, repassé, et séjourné à plusieurs reprises — ce qui lui donne matière à réminiscence.
357. Voici ce qu'il dit encore ailleurs de ces transformations : « Celui qui a vécu dans le bien rejoint l'astre qui lui a été assigné. Celui qui a vécu dans le mal passe dans le corps d'une femme. Et si, même alors il ne se corrige pas, il se transforme en un animal correspondant à son comportement vicieux ; et il ne verra la fin de sa punition que lorsqu'il reviendra à sa constitution naturelle, quand il se sera détaché par un effort de sa raison des traits grossiers, stupides et rudimentaires qui étaient en lui. » [Platon Œuvres complètes, tome X : Timée, Critias 42, b-c]
358. Je ne veux pourtant pas négliger l'objection faite par les Épicuriens à cette transmigration d'un corps en un autre, car elle est plaisante : ils demandent ce qui se passerait, si la foule des mourants venait à être plus grande que celle de ceux qui naissent ? Les âmes délogées de leur gîte en seraient à se bousculer pour prendre la première place dans une nouvelle enveloppe422. Ils demandent aussi à quoi elles passeraient leur temps en attendant qu'un logis leur soit disponible... Ou encore, à l'inverse, s'il naissait plus d'êtres vivants qu'il n'en mourait, ils disent que les corps seraient dans un mauvais pas en attendant qu'une âme leur soit infusée, et que certains d'entre eux mourraient avant même d'avoir été vivants !
N'est-il pas ridicule de supposer que les âmes attendent
Leur tour au moment des accouplements suscités par Vénus
Et la naissance des bêtes sauvages, et que ces immortelles
Se bousculent pour avoir des organes mortels,
Qu'il se fait une course pour être la première ?
[Lucrèce De la Nature III, 777]
359. Certains penseurs ont assujetti l'âme au corps des trépassés : c'est elle qui anime les serpents, vers et autres bêtes qui sont engendrés, dit-on, par la corruption de nos membres et même de nos cendres. D'autres la divisent en une partie mortelle, et une autre immortelle. D'autres encore considèrent qu'elle est corporelle, mais néanmoins immortelle. Quelques-uns la font immortelle, n'ayant ni savoir ni possibilité de connaître. Il en est même, parmi les chrétiens423 qui ont estimé que des âmes des condamnés naissaient des diables, comme Plutarque pense que naissent des dieux de celles qui sont sauvées. Car il y a peu de choses que cet auteur affirme de façon aussi catégorique que celle-ci, alors qu'il conserve partout ailleurs une attitude dubitative et ambiguë.
360. « Il faut penser, dit-il, et croire fermement, que les âmes des hommes vertueux selon la nature et la justice divine, deviennent des saints, les saints des demi-dieux ; et les demi-dieux, après avoir été parfaitement nettoyés et purifiés comme on le fait dans les cérémonies de purification, délivrés de toute possibilité de souffrir, et de tout risque de mourir, deviennent alors, non par le fait d'une ordonnance civile, mais véritablement et de façon très vraisemblable, des dieux complets et parfaits, en recevant une fin très heureuse et très glorieuse. » [Plutarque Œuvres mêlées XIV] Mais si quelqu'un veut le voir, lui qui est pourtant parmi les plus retenus et les plus modérés de la troupe des auteurs, s'escrimer avec plus de hardiesse et nous raconter des miracles sur la question, je le renvoie à son traité « Sur la Lune424 » et à celui du « Démon de Socrate », là où, de façon plus évidente que partout ailleurs, on peut voir comment les mystères de la philosophie ont bien des choses étranges en commun avec celles de la poésie. C'est que l'entendement humain se perd à vouloir sonder et contrôler toutes les choses jusqu'en leur extrémité, de la même façon que nous, qui retombons en enfance quand nous sommes fatigués et tourmentés par la longue course de notre vie. Voilà donc les beaux et sûrs enseignements que nous pouvons tirer de la connaissance humaine à propos de l'âme.
361. Ce qu'elle nous apprend sur le corps n'est pas moins hasardeux. Choisissons-en un ou deux exemples, car autrement nous nous perdrions dans cette mer vaste et trouble des erreurs médicales... Voyons si l'on s'accorde au moins sur le point de savoir comment les hommes se reproduisent. En ce qui concerne leur production originelle, il n'est pas étonnant que pour un événement si important et si ancien l'entendement humain se trouble et se disperse. Archélaos, le naturaliste, dont Socrate fut le disciple et le mignon, disait (selon Aristoxène) que les hommes, comme les animaux, avaient été faits avec un limon laiteux produit par la chaleur de la terre. Pythagore dit que notre semence est l'écume de notre meilleur sang ; Platon, qu'elle provient de l'écoulement de la moelle de la colonne vertébrale, et il appuie cela sur le fait que c'est l'endroit où se ressent en premier la fatigue du coït. Alcméon pense que c'est une partie de la substance du cerveau, et il en veut pour preuve que la vue se trouble chez ceux qui s'adonnent par trop à cet exercice. Pour Démocrite, il s'agit d'une substance provenant du corps tout entier.
362. Épicure pense que la semence provient de l'âme et du corps. Aristote, que c'est une excrétion de ce qui alimente le sang, et la dernière qui se répand dans nos membres. D'autres pensent que c'est du sang cuit et transformé par la chaleur des génitoires, s'appuyant sur le fait que dans les efforts extrêmes, on rend du sang pur. Cette dernière opinion semble la plus probable, si toutefois on peut tirer quelque probabilité d'une confusion aussi complète.
363. Et pour expliquer comment cette semence atteint son but, combien d'opinions contraires ! Aristote et Démocrite considèrent que les femmes n'ont pas de sperme, et que ce qu'elles émettent sous l'empire de la chaleur et du plaisir n'est qu'une sécrétion qui n'est en rien utile à la génération. Galien et ses successeurs, au contraire, pensent que sans la rencontre des semences, la génération ne peut avoir lieu. Voilà donc les médecins, les philosophes, les juristes et les théologiens aux prises pêle-mêle avec nos femmes sur le fait de savoir à quel terme les femmes portent leur fruit. Et moi, me fondant sur ma propre expérience, j'appuie ceux qui estiment la durée de la grossesse à onze mois. Le monde s'appuie sur cette expérience, et il n'est petite femme si simplette qu'elle ne puisse donner son avis dans ce débat et de ce fait nous ne saurions tomber tous d'accord.