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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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374. Il suffit de savoir que « le lieu de Mars » se situe au milieu du triangle de la main436, celui de Vénus au pouce, et de Mercure au petit doigt, et que si la « ligne de cœur » coupe le tubercule de l'index, c'est un signe de cruauté ; mais que quand elle tombe sous le médius et que la ligne de chance fait un angle au même endroit avec la ligne de vie, c'est le signe d'une mort malheureuse ; et enfin que si, chez une femme, la ligne de chance est ouverte et ne ferme pas l'angle avec la ligne de vie, cela indique qu'elle ne sera guère chaste. Je vous prends vous-même à témoin : avec cette science, un homme ne peut-il s'acquérir réputation et faveurs dans toutes les assemblées ?

375. Théophraste disait que la connaissance humaine, véhiculée par les sens, pouvait juger des choses jusqu'à un certain point, mais que, parvenue aux causes dernières et premières, il lui fallait s'arrêter et que sa pointe s'y émoussait, à cause de sa faiblesse et de la difficulté de ces choses-là. C'est une idée modérée et agréable de penser que notre capacité nous permet d'aller jusqu'à la connaissance de certaines choses, mais qu'elle a néanmoins ses limites, au-delà desquelles il est téméraire de vouloir l'utiliser. C'est un point de vue acceptable, et soutenu par des gens conciliants. Mais il est malaisé de donner des bornes à notre esprit : il est curieux et avide, et n'a pas plus de raison de s'arrêter à mille pas qu'à cinquante.

376. J'ai constaté par expérience que ce sur quoi l'un achoppait l'autre y parvenait ; que ce qui était inconnu à un siècle donné, le siècle suivant le révélait ; que les sciences et les arts ne sortent pas d'un moule mais qu'on leur donne forme et apparence peu à peu, en les maniant et les polissant à plusieurs reprises, comme les ours donnent forme à leurs petits à force de les lécher437. Ce que ma force ne peut parvenir à faire, je ne cesse pourtant de l'éprouver et essayer : en tâtant et pétrissant cette nouvelle matière, en la manipulant et la réchauffant, je donne à celui qui viendra après moi un peu plus de facilité pour en jouir à son aise, et la lui rendre plus souple et plus maniable :

Comme s'amollit au soleil la cire de l'Hymette,

Et pétrie sous le pouce prend mille formes

Et devient plus utile à force d'être maniée.

[Ovide Les Métamorphoses X, 284]

 

377. Et celui qui viendra ensuite en fera autant pour le troisième : ce qui fait que la difficulté ne doit pas me désespérer, non plus que mon incapacité, car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de tout comme de rien438. S'il reconnaît, comme le dit Théophraste, être dans l'ignorance des causes premières et des principes, qu'alors il m'épargne carrément tout le reste de sa science : si la base lui manque, son argumentation tombe par terre. La discussion et la recherche n'ont pas d'autre but ni de terme que les principes : si cette fin ne borne pas leur course, les voilà lancés dans une incertitude perpétuelle. « Une chose ne peut pas être plus ou moins comprise qu'une autre, car il n'y a pour toutes choses qu'une seule façon de comprendre.» [Cicéron, Académiques II, 41]

378. Or il est vraisemblable que si l'âme savait quelque chose, elle se connaîtrait d'abord elle-même ; et si elle connaissait quelque chose en dehors d'elle, ce serait son corps et ce qui la contient, avant toute autre chose. Si l'on voit jusqu'à nos jours les dieux de la médecine se disputer à propos de notre anatomie439,

Vulcain était contre Troie, et pour Troie, Apollon.

[Ovide Tristes I, 2, v. 5]

quand pensons-nous qu'ils tomberont d'accord ? Nous sommes plus proches de nous-mêmes que nous ne le sommes de la blancheur de la neige, ou de la pesanteur de la pierre. Si l'homme ne se connaît pas lui-même, comment connaîtrait-il ses fonctions et ses forces ? Il n'est pas impossible que quelque notion véritable ne réside en nous, mais alors c'est par hasard. Et comme c'est par une même voie, de la même façon, et par le même moyen que les erreurs s'infiltrent dans notre âme, elle ne peut parvenir à les distinguer, ni discerner la vérité du mensonge.

379. Les philosophes de « l'Académie440 » acceptaient quelque souplesse dans le jugement, et trouvaient trop catégorique de dire qu'il n'est pas plus vraisemblable que la neige soit blanche que noire, et que nous ne sommes pas plus certains du mouvement d'une pierre que nous lançons à la main que de celui de la huitième sphère céleste. Et pour éluder cette difficulté et cette bizarrerie, qui ne peuvent guère, en vérité, parvenir à se faire une place dans notre esprit, après avoir affirmé que nous ne sommes nullement capables de connaître les choses, et que la vérité est enfouie au fond de profonds abîmes où le regard humain ne peut pénétrer, ils admettaient pourtant qu'il y avait des choses plus vraisemblables les unes que les autres, et ils admettaient dans leurs jugements la faculté de pouvoir pencher plutôt vers telle apparence que telle autre. Ils autorisaient cette propension en lui interdisant de trancher.

380. La position des Pyrrhoniens est plus hardie, et en même temps, plus proche de la vérité441. Car ce penchant « académique », cette tendance à privilégier une proposition plutôt qu'une autre, n'est-ce pas reconnaître que la vérité est plus apparente dans celle-ci que dans celle-là ? Si notre entendement était capable de percevoir la forme, les lignes générales, le port de tête et le visage même de la vérité, il la verrait toute entière aussi bien qu'à moitié, naissante et imparfaite. Cette apparence de ressemblance avec la vérité, qui les fait pencher plutôt à gauche qu'à droite, augmentez-la ; cette pincée de ressemblance qui fait s'incliner la balance, multipliez-la par cent, par mille : il en résultera finalement que la balance penchera tout à fait, et marquera un choix et une vérité complète.

381. Mais comment peuvent-ils se laisser porter vers ce qui ressemble au vrai s'ils ne savent pas ce qui est vrai ? Comment peuvent-ils reconnaître quelque chose dont ils ne connaissent pas l'essence ? Ou bien nous pouvons juger tout à fait, ou bien nous ne le pouvons pas. Si nos facultés intellectuelles et nos sens sont sans fondement ni base, si elles ne font que flotter au gré du vent, ne laissons pour rien au monde notre jugement se porter vers quelque chose qui est soumis à leur action, quelque apparence de vérité qu'elle semble nous présenter. Et la position la plus sûre pour notre entendement, la plus favorable, ce serait celle dans laquelle il se maintiendrait calme, droit, inflexible, sans mouvement et sans agitation. « Entre les apparences vraies ou fausses, rien qui puisse déterminer le jugement. [Cicéron Académiques II, xxviii]

382. Nous voyons bien que les choses ne sont pas installées en nous sous leur vraie forme et avec leur nature réelle, et qu'elles n'y viennent pas de leur propre gré et avec leurs propres forces. S'il en était ainsi en effet, nous les recevrions telles quelles : le vin serait dans la bouche du malade tel qu'il est dans la bouche de l'homme bien portant. Celui qui a des crevasses aux doigts, ou qui a les doigts gourds, trouverait la même dureté au bois ou au fer qu'il manipule que n'importe qui d'autre. Les objets extérieurs se soumettent donc entièrement à nous, ils s'installent en nous comme il nous plaît.

383. Or, si de notre côté nous admettions quelque chose sans l'altérer, si l'homme avait une prise assez puissante et assez ferme sur les choses pour saisir la vérité par ses propres moyens, comme ces moyens seraient communs à tous les hommes, on se transmettrait alors cette vérité de main en main, et de l'un à l'autre. Au moins y aurait-il une chose au monde parmi toutes celles qui y sont, qui ferait l'objet d'un accord général parmi les hommes. Mais le fait qu'il n'y ait aucune thèse qui ne fasse l'objet d'un débat ou d'une controverse entre nous, ou qui ne puisse en être l'occasion, cela montre bien que notre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit ; puisque mon propre jugement ne peut se faire accepter par celui de mon compagnon, c'est bien le signe que je l'ai saisi autrement que par un pouvoir naturel, qui serait en moi comme chez tous les hommes.

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