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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Il y avait dans l’année un mauvais jour, le 16 décembre. Joseph ne pouvait pas ne pas y penser. C’était l’anniversaire de Martin, il va avoir quinze ans, non seize ans… Le malaise revenait, pernicieux ; une ou deux semaines avant, il se sentait envahir par une vieille colère, lui d’habitude si affable devenait cassant, son agressivité augmentait au fur et à mesure qu’on se rapprochait de la date fatidique. Ce soir-là, on ne faisait pas la fête, il posait juste une assiette sur la table entre lui et Helena, sans le moindre commentaire, rien qu’une place entre eux pour se dire, on ne l’oublie pas, il est toujours avec nous. Joseph aimait à penser que son fils se souvenait de lui, de sa vie à Prague et qu’il la regrettait comme il regrettait de ne plus voir son père et sa sœur. Il se doutait de l’explication que Christine avait pu lui donner, et chaque année, comme un poison, un flot de haine le submergeait.

Une année pourtant, c’était le 16 décembre 59, Helena, qui avait alors onze ans, avait demandé :

– Est-ce qu’on le reverra un jour, Martin ?

– Bien sûr, ma chérie.

– Tu crois vraiment ?

– Un jour, nous serons tous réunis.

Et puis, lors du réveillon 57, Joseph avait invité Tereza à danser une valse.

– Tu te souviens quand on était jeunes ?

– Tu parles si je m’en souviens, c’est comme si c’était hier.

– Tu danses drôlement bien.

– Toi aussi.

Tereza était une femme pragmatique, avec la tête sur les épaules, elle aimait sincèrement Joseph mais pas au point de s’enterrer vivante avec lui au milieu de nulle part. Elle avait tant insisté que Joseph avait conservé son appartement pragois, elle faisait de nombreux allers-retours en train, incapable de supporter longtemps les hivers interminables et les étés romantiques de Kamenice. Joseph prétextait que ses absences nuisaient au bon fonctionnement du sanatorium.

– Il faut me prendre comme je suis et ne pas trop m’en demander, Joseph. Déjà avec Pavel, je ne supportais pas de rester à Sofia. J’ai besoin de respirer, Prague c’est ma vie.

En 63, quand Ludvik obtint son baccalauréat, il s’inscrivit au département de journalisme de l’université des lettres. Il s’installa dans l’appartement et Tereza fut obligée d’augmenter la fréquence de ses séjours dans la capitale.

– Je ne vais quand même pas abandonner mon fils.

Joseph mit du temps à s’habituer à cette existence à éclipses, il y trouva aussi un avantage, cela lui permettait d’avoir sa fille pour lui seul. Quand ils se retrouvaient à dîner tous les deux dans la grande salle à manger, ils savouraient ces tête-à-tête, les repas duraient deux heures.

– Cela ne te dérange pas, toi, que Ludvik soit parti ?

– Il fait ses études.

– Vous ne vous voyez plus beaucoup.

– Si, pendant les vacances.

– Tu ne veux pas retourner à Prague ?

– Oh non, il y a trop d’agitation.

– Je pensais que vous aviez fait des projets.

– Joseph, les filles aujourd’hui ne croient plus au prince charmant. J’ai envie de travailler, de profiter de la vie, pas de fonder une famille.

– Et tu veux faire quoi ? Tu y as réfléchi ? Quand on en avait parlé, tu pensais te présenter à l’Académie du cinéma de Prague ?

– J’hésite. Ça dure quatre ans ! C’est long.

– Quand on a vu Les Amours d’une blonde, tu as dit que c’était la mise en scène qui t’intéressait. C’est une bonne idée. Je t’aiderai.

– Ce dont je rêve aussi, tu vois, c’est d’être comédienne… Qu’est-ce que j’ai dit, Joseph ? Hein ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?

– Comment va Ramon ? demandait Sourek, toujours inquiet, trois ou quatre fois par jour.

Ramon Benitez Fernandez resta une semaine entre la vie et la mort, avec une forte fièvre stationnaire. Par moments il claquait des dents, se recroquevillait dans son lit, voulait enlever la perfusion. La nuit, il avait des quintes de toux effrayantes qui le soulevaient du lit et le laissaient pantelant comme un boxeur tabassé. Il fallait parer au plus pressé, lui permettre de respirer. Des piqûres de corticoïdes vinrent à bout des crises d’asthme et l’administration de quinine en intraveineuses de sa fièvre.

La mesure de la parasitémie par frottis sanguin ramena Joseph vingt-cinq ans en arrière, il retrouva immédiatement les gestes pratiqués si souvent à Alger. Les résultats de l’analyse montraient une densité parasitaire anormalement élevée, probablement une surinfection due au Falciparum, un moustique très actif en Afrique centrale, résistant à la quinine qui faisait des ravages et pour lequel il n’existait pas de prémunition naturelle. Mais sans chloroquine, Joseph ne disposait d’aucun traitement efficace. Pour des raisons inconnues, il fallut attendre sept journées interminables, Sourek relançait sans cesse le directeur de la Pharmacie centrale, même les menaces n’y pouvaient rien : le produit venait de Suisse.

– Vous comprenez, professeur, expliqua-t-il à Joseph, on ne l’utilise pas dans notre pays. Il n’y a pas de paludisme chez nous.

Sourek passa d’autres coups de téléphone et le médicament arriva par la valise diplomatique. Joseph voulut contacter l’Institut Pasteur pour connaître les dernières préconisations sur ce traitement et sur la nouvelle doxycycline dont il ne savait rien, peut-être aussi pour parler avec Sergent ou un autre des médecins qu’il avait connus. Sourek répercuta la demande à Prague, une autre journée perdue : « Réponse négative : nous devons être capables de nous débrouiller seuls. » Joseph insista, Sourek fut cassant : « Inutile de discuter ! »

Malgré un électrocardiogramme de contrôle peu convaincant, Joseph prit le risque d’employer la chloroquine à la dose maximale. En deux jours elle vint à bout de l’accès paludéen.

Joseph organisa une garde permanente : Léa, Tereza et Helena se relayaient à son chevet toutes les deux heures, quand il le pouvait Joseph prenait son tour.

Ramon émergeait peu à peu. Sourek s’adressait à lui et à son garde du corps dans un espagnol hésitant. Joseph, Tereza et Helena communiquaient en français, Ramon le parlait couramment, Léa pas du tout. Ils passaient beaucoup de temps à se traduire les uns les autres. Quand ils oubliaient, ce qui arrivait souvent, Sourek répétait, fébrile et énervé : « Qu’est-ce qu’il a dit ? »

Très vite, Ramon voulut se lever. Joseph trouvait que ce n’était pas prudent.

– Je ne peux pas rester au lit, c’est plus fort que moi.

– Qu’est-ce qu’il a dit ?

Il vacillait sur ses jambes, on le fit asseoir dans le fauteuil près de la fenêtre. Marta lui prépara une purée de pommes de terre à sa façon, avec des oignons émincés. Ramon essaya de porter une bouchée à ses lèvres, sa main tremblait, il en renversa. Léa s’assit à côté, lui prit la fourchette, lui essuya la bouche avec une serviette qu’elle voulut lui attacher autour du cou.

– Arrêtez, je ne suis pas un enfant ! lança-t-il.

Léa ne parlait que le tchèque et elle continua. Il recula vivement la tête avec une grimace. Helena s’approcha, posa la main sur l’épaule de Léa.

– Laisse, je vais m’en occuper.

Elle s’assit à sa place, prit un peu de purée, avança la main. Il gardait la bouche fermée.

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