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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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– De moi?

– Non, de lui.

La duchesse, en prononçant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur ses lèvres, comme si elle eût voulu se bâillonner elle-même.

Le visage de Saladin changea, exprimant pour la première fois une nuance qui n’était point dans son rôle; son regard eut de l’étonnement et de la contrariété.

– Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il.

– Il m’a aimée, répondit tout bas madame de Chaves.

La main de Saladin se posa sur son bras.

– J’ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent impérieux, non pas pour moi, mais pour elle.

– Pour elle! répéta la duchesse, dont la voix chevrotait, brisée par les larmes, tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai pensé, tout ce que j’ai souffert depuis tant d’années, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie… Le temps a passé, je n’ai rien oublié. En ce moment où Dieu fait luire à mes regards un espoir qui m’éblouit le cœur, il me semble que je deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se peut-il que j’aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et d’avoir son front sous mes lèvres! J’ai vécu pour cela, uniquement pour cela; sans cela je n’aurais même pas eu besoin d’aller au-devant de la mort; la mort m’aurait prise bien vite. J’ai travaillé, j’ai combattu, j’ai espéré en dépit même du désespoir qui me torturait l’âme… Et maintenant tout s’éclaire à la fois à l’improviste! Hier, il n’y avait autour de moi que ténèbres, et j’aurais donné mon sang pour connaître la route où elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je! pour deviner un rien, pour acquérir le plus vague de tous les indices. Au lieu de cela, c’est une certitude. Dieu m’accable d’un si grand bonheur que ma raison se refuse à le comprendre. Vous voilà, vous, un inconnu, vous venez à moi par une porte mystérieuse et qui fait songer aux miracles, vous me dites ce qui s’est passé exactement, minutieusement, comme si vous racontiez une page d’histoire.

«Les noms de l’enfant, vous me les répétez, les faits les plus indifférents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous étiez autour de nous, voici quatorze ans, depuis l’heure malheureuse où j’entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma chère petite jusqu’au moment plus cruel où elle me fut enlevée. Je sais qu’il y a des merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que l’œil de la police perce les ténèbres les plus épaisses, mais au nom du ciel, ne vous fâchez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien faible et bien ébranlée. L’habileté qui sert à découvrir peut aussi servir à tromper…

«Oh! pitié! pitié! s’interrompit-elle, je n’ai pas voulu vous offenser, monsieur!

– Madame, prononça froidement Saladin, j’ai pitié, mais vous ne m’avez pas offensé. Il faut aux grandes émotions de la femme un calmant: la plainte ou les larmes. Les minutes sont précieuses pour moi, et cependant, je ne vous ai pas interrompue. D’autres l’eussent fait à ma place, madame, car je suis maître absolu de la situation; j’ai des droits, et vous l’avez bien deviné, quoique aucune allusion à ce sujet ne soit tombée de votre bouche, j’ai des droits égaux, supérieurs même à ceux d’une mère.

Un effroi mortel, où il y avait de la haine, se peignit sur les traits de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit.

– Cela devait être, prononça-t-il à voix basse; si nous ne sommés pas unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous serons des ennemis irréconciliables!

– Vous êtes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les yeux.

La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d’embarras. Peut-être n’eût-il point voulu abattre si tôt cette grosse carte, qui était un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu’il avait pu pour que ce mensonge sautât aux yeux comme l’évidence, mais il aurait voulu choisir son heure et profiter à son gré de l’effet produit.

– Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre intérêt à tous les trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermeté; mais je suis gentilhomme, et, pour la première fois depuis bien longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du gentilhomme en face des larmes d’une femme. Vous êtes sa mère; j’abdique le droit que j’ai de commander et je vais plaider ma cause comme si c’était à moi d’employer la prière. Écoutez-moi, je serai bref; vous allez savoir en face de qui la volonté de Dieu vous a mise.

La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement. Tout répit, à cette heure, était précieux pour elle.

Saladin se recueillit un instant, puis, après avoir économisé son souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusitée, il parla ainsi:

– Mon père, margrave ou marquis de Rosenthal (Silésie prussienne), occupait un haut grade dans l’armée et s’était marié à une noble Polonaise, la princesse Bélowska. Il habitait Posen dont il était second gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanités à l’université de Breslaw.

«Lors des grands troubles qui agitèrent la Pologne prussienne, mon père demanda son changement à cause de sa femme qui était parente de la plupart des chefs insurgés; la cour de Berlin refusa durement, et mon père fut obligé de garder son commandement.

«J’avais fait un voyage à Posen, pendant les vacances de 1854, pour venir embrasser ma famille. Il y avait de l’agitation dans la maison; ma mère, qui était d’habitude, une femme sédentaire, presque uniquement occupée de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la voiture était sans cesse attelée, et plus d’une fois j’entendis mon père lui dire:

«- Madame, vous serez la cause de notre ruine.

«Une nuit, je fus éveillé par un bruit qui se faisait dans la cour de notre maison. Deux voitures arrivèrent l’une après l’autre et les pas de plusieurs hommes sonnèrent dans les corridors.

«À dater de ce moment, ma mère reprit sa vie d’autrefois, mais mon père n’en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des allées et des venues nocturnes, et l’impression que je recevais du sourd mouvement qui m’entourait était que des hôtes mystérieux habitaient notre demeure.

«On s’occupait beaucoup, dans la ville, du major général lithuanien Gologine, qui, après le combat de Grodno, avait fait une trouée en avant et passé notre frontière, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu’il devait être réfugié aux environs de la ville avec son état-major.

«Le jour même où je devais monter à cheval pour quitter la maison paternelle et retourner à mes études, une estafette du gouvernement apporta à mon père l’ordre de se rendre chez le baron Kœller qui commandait la province; il n’eut pas la permission de communiquer avec sa femme, et, comme je m’avançais jusqu’à la porte cochère pour le voir sortir, je reconnus qu’un cordon de fusiliers cernait notre demeure.

«Les choses vont vite chez nous, en Prusse, dès qu’il s’agit de conspirations, surtout quand elles ont rapport à la Pologne.

«Je n’ai jamais revu ma mère, qui pourtant ne passa point en jugement. On publia la nouvelle qu’elle était morte dans son lit. Mon père fut passé par les armes sur la grande place de Posen, condamné légalement par un conseil de guerre.

«La veille on avait fusillé, dans la plaine, Gologine et son état-major, au nombre de treize officiers, dont trois colonels.

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