Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Car je dis qu'il est digne d'enlever les �chafaudages quand tu as achev� ton temple. Je n'ai pas besoin de lire tes moyens. Et ton oeuvre est parfaite si je ne les y d�couvre plus.
Car pr�cis�ment ce n'est pas le nez qui m'int�resse et il ne faut pas trop me le montrer en me le pla�ant sur le front, ni le mot, et il ne faut pas me le choisir trop vigoureux sinon il mange l'image. Ni m�me l'image sinon elle mange le style.
Ce que je sollicite de toi est d'une autre essence que le pi�ge. Ainsi de ton silence dans la cath�drale de pierre. Or il se trouve que c'est toi, lequel me pr�tendais m�priser la mati�re et chercher l'essence, et qui t'es appuy� sur cette belle ambition pour me fournir tes ind�chiffrables messages, qui me construis un pi�ge �norme aux couleurs voyantes, lequel m'�crase, et me dissimule la souris mort-n�e que tu as prise.
Car tant que je te reconnais ou pittoresque ou brillant ou paradoxal c'est que je n'ai rien re�u de toi, car simplement tu te montres comme dans une foire. Mais tu t'es tromp� dans l'objet de la cr�ation. Car ce n'est point de te montrer toi-m�me mais de me faire devenir. Or si tu agites devant moi ton �pouvantail � moineaux, je m'en irai me poser ailleurs.
Mais celui-l� qui m'a conduit l� o� il voulait, puis s'est retir�, il me fait croire que je d�couvre le monde et, comme il le d�sirait, devenir.
Mais ne crois point non plus que cette discr�tion consiste � me polir une sph�re o� ondulent vaguement un nez, une bouche et un menton comme d'une cire oubli�e au feu, car si tu m�prises si fort les moyens dont tu uses, commence par me supprimer ce marbre lui-m�me ou cette argile ou ce bronze, lesquels sont plus mat�riels encore qu'une simple forme de l�vre.
La discr�tion consiste � ne pas insister sur ce que tu veux me faire voir. Or je remarquerai du premier coup, car je vois de nombreux visages le long de la journ�e, que tu me veux effacer le nez et je n'appellerai point non plus discr�tion de me loger ton marbre dans une chambre obscure.
Le visage v�ritablement invisible et dont je ne recevrai plus rien, c'est le visage banal.
Mais vous �tes devenus des brutes et il vous faut crier pour vous faire entendre.
Certes, tu me peux dessiner un tapis bariol�, mais il n'a que deux dimensions et, s'il parle � mes sens, il ne parle ni � mon esprit ni � mon c�ur.
CXXXV
Je te veux dessiller les yeux sur le mirage de l'�le. Car tu crois que dans la libert� des arbres et des prairies et des troupeaux, dans l'exaltation de la solitude des grands espaces, dans la ferveur de l'amour sans frein, tu vas jaillir droit comme un arbre. Mais les arbres que j'ai vus jaillir le plus droit ne sont point ceux qui poussent libres. Car ceux-l� ne se pressent point de grandir, fl�nent dans leur ascension et montent tout tordus. Tandis que celui-l� de la for�t vierge, press� d'ennemis qui lui volent sa part de soleil, escalade le ciel d'un jet vertical, avec l'urgence d'un appel.
Car tu ne trouveras dans ton �le ni libert�, ni exaltation, ni amour.
Et si tu t'enfonces pour longtemps dans le d�sert (car autre chose est de t'y reposer du charroi des villes), je ne sais qu'un moyen de l'animer pour toi, de t'y conserver en haleine et de le faire terreau de ton exaltation. Et c'est d'y tendre une structure de lignes de force. Qu'elles soient de la nature ou de l'empire.
Et j'installerai le r�seau des puits assez avare pour que ta marche aboutisse sur chacun d'entre eux plus qu'elle n'y acc�de. Car il faut �conomiser vers le septi�me jour l'eau des outres. Et tendre vers ce puits de toutes ses forces. Et le gagner par ta victoire. Et sans doute perdre des montures � forcer cet espace et cette solitude, car il vaudra le prix des sacrifices consentis. Et les caravanes ensabl�es qui ne l'ont point trouv� attestent sa gloire. Et il rayonne sur leurs ossements sous le soleil.
Ainsi, � l'heure du d�part, quand tu v�rifies le chargement, tires sur les cordages pour juger si les marchandises balancent, contr�les l'�tat des r�serves d'eau, tu fais appel au meilleur de toi-m�me. Et te voil� en marche vers ta contr�e lointaine qu'au-del� des sables b�nissent les eaux, gravissant l'�tendue d'un puits � l'autre puits, comme les marches d'un escalier, pris, puisqu'il est une danse � danser et un ennemi � vaincre, dans le c�r�monial du d�sert. Et, en m�me temps que des muscles, je te b�tis une �me.
Mais si je veux te l'enrichir encore, si je veux que les puits comme des p�les attirent ou repoussent avec plus de force et qu'ainsi le d�sert soit construction pour ton esprit et pour ton c�ur, je te le peuplerai d'ennemis. Ceux-l� tiendront les puits et il te faudra pour boire ruser, combattre et vaincre. Et selon les tribus qui camperont ici et l� plus cruelles, moins cruelles, plus voisines d'esprit ou d'une langue imp�n�trable, mieux arm�es ou moins bien arm�es � tes pas se feront plus agiles ou moins agiles, plus discrets ou plus bruyants et les distances abattues au cours de tes journ�es de marche varieront, malgr� qu'il s'agisse d'une �tendue en tous les points semblables pour les yeux. Et ainsi s'aimantera, se diversifiera et se colorera diff�remment une immensit� qui d'abord �tait jaun�tre et monotone mais qui, pour ton esprit et pour ton c�ur, prendra plus de relief que ces pays heureux o� sont les fra�ches vall�es, les montagnes bleues, les lacs d'eau douce et les prairies.
Car ton pays est ici d'un homme puni de mort et l� d'un homme d�livr�, ici d'une surprise et l� d'une solution de surprise. Ici d'une poursuite, et l� d'une discr�tion attentive comme dans la chambre o� elle dort et o� tu ne veux pas la r�veiller.
Et sans doute ne se passera-t-il rien au cours de la plupart de tes voyages, car il suffit que te soient valables ces diff�rences et motiv� et n�cessaire et absolu le c�r�monial qui en na�tra pour enrichir de qualit� ta danse. Le miracle alors sera bien que celui-l� que j'ajoute � ta caravane, s'il ignore ton langage et ne participe pas � tes craintes, � tes espoirs et � tes joies, si simplement il est r�duit aux m�mes gestes que les conducteurs de tes montures, il ne rencontrera rien qu'un d�sert vide et b�illera tout le long de la travers�e d'une �tendue interminable dont il ne recevra qu'ennui, et rien de mon d�sert ne changera ce voyageur. Le puits n'aura �t� pour lui qu'un trou de taille m�diocre qu'il a fallu d�sensabler. Et qu'e�t-il connu de l'ennemi puisque par essence il est invisible: car il ne s'agit l� que d'une poign�e de graines promen�es par les vents, bien qu'elles suffisent � tout transfigurer pour celui-l� qui s'y trouve li�, comme le sel transfigure un festin. Et mon d�sert, si seulement je t'en montre les r�gles du jeu, se fait pour toi d'un tel pouvoir et d'une telle prise que je puis te choisir banal, �go�ste, morne et sceptique dans les faubourgs de ma ville ou le croupissement de mon oasis, et t'imposer une seule travers�e de d�sert, pour faire �clater en toi l'homme, comme une graine hors de sa cosse, et t'�panouir d'esprit et de c�ur. Et tu me reviendras ayant mu�, et magnifique, et b�ti pour vivre de la vie des forts. Et si je me suis born� � te faire participer de son langage, car l'essentiel n'est point des choses mais du sens des choses, le d�sert t'aura fait germer et cro�tre comme un soleil.
Tu l'auras travers� comme une piscine miraculeuse. Et quand tu remonteras sur l'autre bord, riant, viril et saisissant, elles te reconna�tront bien, les femmes, toi qu'elles cherchaient, et tu n'auras plus qu'� les m�priser pour les obtenir.
Combien fou celui-l� qui pr�tend chercher le bonheur des hommes dans la satisfaction de leurs d�sirs, croyant, de les regarder qui marchaient, que compte d'abord pour l'homme l'acc�s au but. Comme s'il �tait jamais un but.
C'est pourquoi je te dis que comptent pour l'homme d'abord et avant tout la tension des lignes de force dans lesquelles il trempe, et sa propre densit� int�rieure qui en d�coule, et le retentissement de ses pas, et l'attirance des puits et la duret� de la pente � gravir dans la montagne. Et celui-l� qui l'a su gravir, s'il vient de surmonter � la force de ses poignets et � l'usure de ses genoux une aiguille de roc, tu ne pr�tendras point que son plaisir est de la qualit� m�diocre du plaisir de ce s�dentaire qui, y ayant tra�n� un jour de repos sa chair molle, se vautre dans l'herbe sur le d�me facile d'une colline ronde.