La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Pour un peu, elle aurait valsé sous les lambris de son salon. Elle hésita, pinça le bas de sa jupe, s’élança et se mit à tourner, tourner, prise d’une joie frénétique. Le monde lui appartenait. Elle allait régner en souveraine impitoyable. Et quand je serai riche à millions, je m’achèterai des amis. Ils seront toujours d’accord avec moi, ils m’emmèneront au cinéma, ils paieront ma place, paieront le taxi, paieront le restaurant. Il suffira que je fasse miroiter quelques faveurs, une clause sur un testament, un plan d’épargne-logement et mon antichambre sera remplie d’amis. Les valses de Strauss bourdonnaient dans sa tête, elle se mit à chantonner. C’est le son de sa voix éraillée qui brisa le rêve. Elle s’arrêta net et s’adjura : ne pas m’étourdir en vaines songeries, reprendre mes esprits, poursuivre mon plan de bataille. Elle n’avait pas encore relancé le père Grobz, mais le temps approchait où elle décrocherait le téléphone et susurrerait « allô, Marcel, c’est Henriette et si on parlait tous les deux, sans avocats ni intermédiaires ? ». Il ne serait plus en état de lui résister, elle obtiendrait ce qu’elle voudrait. Elle n’aurait plus besoin de dévaliser l’aveugle au pied de son immeuble.
Quoique…
Elle n’en était pas si sûre.
Détrousser chaque jour ce pauvre homme sans se faire prendre, récolter quelques piécettes chaudes dans le creux de la main donnait du frisson à sa vie. C’était un plaisir qu’elle n’aurait jamais soupçonné. Car il faut bien l’avouer, en prenant de l’âge, les plaisirs diminuent. Que reste-t-il comme menues jouissances ? Les sucreries, les médisances et la télé. Elle n’aimait ni le sucre ni la lucarne. Les médisances lui plaisaient bien, mais c’est une distraction qui exige des partenaires et elle n’avait pas d’amies. Alors que la cupidité est une activité solitaire. Elle ordonne même que l’on soit seul, concentré, âpre, intraitable. Ce matin même, ne s’était-elle pas réveillée en murmurant : « Moins de dix euros ! » Elle avait fait un bond dans son lit. Non seulement il lui faudrait passer la journée sans rien dépenser, mais elle devrait, en plus, grappiller quelques pièces par-ci, par-là pour respecter son contrat. Comment faire ? Elle n’en avait pas la moindre idée. L’ingéniosité viendrait en larcinant. Elle commençait à être habile. L’autre jour, par exemple, elle s’était dit, au petit matin – c’était le moment où elle se lançait des défis – : « Aujourd’hui, une bouteille de champagne gratuite ! » Son corps s’était aussitôt rétracté, irradié d’un plaisir douloureux. Elle avait bien réfléchi et avait mis au point un plan astucieux.
Vêtue modestement, sans chapeau ni signe extérieur de richesse, la mine humble, les pieds à plat dans une vieille paire d’espadrilles, elle était entrée dans une boutique Nicolas Feuillatte, avait joint les deux mains et demandé, la larme à l’œil : « Vous n’auriez pas une petite bouteille de champagne, au prix le plus bas, pour deux petits vieux qui fêtent leurs cinquante ans de mariage ? Avec notre retraite, on est un peu juste, vous savez… » Elle se tenait digne avec un faux air de gamine prise en faute de mendicité. Le vendeur avait secoué la tête, embarrassé.
— C’est que nous n’avons pas d’échantillons, ma pauvre dame… Nous avons bien des quarts de bouteille, à cinq euros, mais nous les vendons…
Elle avait baissé les yeux sur la pointe de ses espadrilles, encastré ses hanches dans le comptoir en bois, et avait attendu qu’il fléchisse. Il ne fléchissait pas. S’était retourné vers un client qui commandait une caisse de millésimes réputés. Henriette, alors, avait pris son « air », un air souffreteux et las. Elle jouissait à composer ce rôle. Elle l’enrichissait de nouveaux soupirs, de nouvelles mines. Elle inclinait la tête, baissait les épaules, geignait faiblement. Ce jour-là, chez Nicolas Feuillatte, le vendeur ne cédait pas. Elle s’apprêtait donc à partir lorsqu’une dame fort bien mise s’était approchée.
— Madame, excusez-moi, mais je n’ai pu m’empêcher de surprendre votre conversation avec le vendeur. Ce serait un honneur et un plaisir pour moi de vous offrir une bouteille de ce merveilleux champagne… que vous boirez avec votre mari.
Henriette s’était abîmée en remerciements, des larmes de gratitude, perlant au bord des yeux. Elle avait appris à pleurer sans ruiner son maquillage. Elle était repartie, la bouteille bien calée sous le bras. Ils ne savaient pas ce qu’ils perdaient ceux qui dépensaient sans compter. La vie se révélait palpitante. Chaque jour apportait son lot de hasards, d’aventures, de peurs délicieuses. Chaque jour, elle triomphait. Elle n’était même plus sûre de vouloir récupérer Marcel. Son argent, oui, mais, une fois seul et ruiné, elle le mettrait dans une maison de retraite. Elle ne le garderait pas chez elle.
Ses filles ne lui manquaient pas. Ses petits-enfants, non plus. La seule qu’elle regrettait peut-être était Hortense. Elle se reconnaissait dans cette gamine qui allait de l’avant sans états d’âme. C’était bien la seule.
Elle mourait d’envie d’appeler Chérubine. Non pour la féliciter ni la remercier, la gueuse pourrait s’en trouver flattée et enflerait d’importance, mais pour s’assurer de son allégeance. Cette femme pourrait se révéler une précieuse alliée. Elle composa son numéro, reconnut la voix lente et traînante de Chérubine.
— Chérubine, c’est madame Grobz, Henriette Grobz. Comment allez-vous, ma chère Chérubine ?
Henriette n’attendit pas que Chérubine répondît. Elle enchaîna aussitôt :
— Vous ne devinerez jamais à quel point je suis comblée. Je viens de croiser ma rivale dans la rue, vous savez cette femme immonde qui m’a volé mon mari et…
— Madame Grobz ?
Henriette, surprise de ne pas être identifiée tout de suite, se présenta à nouveau et continua :
— Elle est dans un état lamentable ! Lamentable ! Ce n’est pas difficile, j’ai failli ne pas la reconnaître ! À votre avis quel est le prochain stade de sa décrépitude ? Va-t-elle mettre fin à…
— Il me semble qu’elle me doit de l’argent…
— Mais, Chérubine, je vous ai réglé ma dette ! protesta Henriette.
Elle avait porté, elle-même, la somme réclamée. En petites coupures. Elle avait souffert le martyre dans le métro, pressée par des corps transpirants et informes, son sac et son chapeau coincés sous le bras.
— Elle me doit de l’argent… Si elle veut que je poursuive, elle devra me payer. Elle est contente de mes offices, il me semble…
— Mais, enfin, je croyais qu’on était… que nous étions… Que je vous avais…
— Six cents euros… Avant samedi.
Il y eut un bruit sec dans l’oreille d’Henriette.
Chérubine avait raccroché.
Le matin, quand Zoé était partie en classe, Joséphine pénétrait dans l’antre de sa fille et s’asseyait sur le lit. Du bout des fesses pour ne pas laisser de marque. Elle n’aimait pas entrer ainsi en intruse chez Zoé. Elle n’aurait jamais déplié une lettre, déchiffré une note sur un cahier de textes, elle aurait eu l’impression de la cambrioler. Elle voulait juste goûter un peu de son intimité.
Elle étudiait le désordre, remarquait un tee-shirt déplié, une jupe tachée, des chaussettes dépareillées, mais n’y touchait pas. Interdiction de faire le ménage. Seule, Iphigénie avait le droit d’entrer dans la chambre de Zoé.
Elle humait l’odeur de sa crème Nivea, les effluves boisés de son eau de toilette, la tiède transpiration qui s’échappait des draps. Elle lisait, sur les murs, les pages de journaux que Zoé découpait et affichait. Des gros titres de faits divers : « Après son double parricide, il a hérité de ses victimes », « Le prof se poignarde en pleine classe », des photocopies de courriers de lecteurs soulignés au Stabilo : « Je m’inquiète pour l’avenir du monde… », « Je redouble ma troisième », « Trop jeune pour rouler des pelles. »