La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Pas beaucoup.
– Donnez-lui la dose maximale. Il faut en demander à Prague et de la chloroquine surtout. Ils doivent nous en envoyer de toute urgence. En plus, il a quelque chose aux poumons.
Léa lui montra les doigts jaunes de nicotine.
– J’ai vu.
À cette heure tardive, la Pharmacie centrale des hôpitaux était fermée, le temps était compté. Joseph demanda à Sourek d’intervenir. Il s’enferma dans le bureau de Joseph, donna deux coups de téléphone et le rejoignit dans son laboratoire.
– On sera livrés demain. Pour la chloroquine, il faudra attendre un ou deux jours, on la reçoit de l’étranger.
– Vous savez où il a attrapé ce palu ?
– C’est important pour le soigner ?
– Cela fera gagner du temps. On a des traitements et des dosages différents suivant les types de moustiques.
– Je vais me renseigner. Vous pouvez le vacciner ?
– Malheureusement non, il n’y a pas de vaccin contre le palu.
– J’ai entendu dire qu’il arrivait d’Afrique, du Congo je crois, surtout ne le répétez pas.
– À qui voulez-vous que je le répète ? Il s’appelle comment, notre inconnu ?
– Ramon.
Un naufrage. À l’époque, il n’avait pas trouvé d’autre mot.
Après deux mandats consécutifs de député, Joseph n’avait pas souhaité se représenter aux élections, il en avait eu assez de se poser des questions sans réponse sur son idéal en perdition, de se demander pourquoi et comment tout était parti de travers. Au responsable du Parti qui s’en étonnait et assimilait son départ à une désertion, il avait dit : « Il faut laisser la place aux jeunes. » Il avait cru que c’était une bonne excuse, il s’était vite rendu compte que c’était le plus mauvais des arguments, il était un des plus jeunes de l’Assemblée et le premier à renoncer volontairement à un poste si avantageux. À la demande du ministre de la Santé publique, Joseph avait participé à un ambitieux programme de lutte contre la silicose et la tuberculose qui faisaient des ravages chez les mineurs de fond et s’était fait nommer directeur de ce sanatorium flambant neuf du nord de la Bohême. Le plus difficile avait été de convaincre Tereza de l’accompagner. Quand ils étaient allés visiter le chantier, trois heures d’une route interminable, elle avait trouvé la région sinistre et loin de tout.
– On sera heureux ici, loin de tous.
Joseph lui avait expliqué son malaise, avec elle il pouvait parler sans peur. Il ne voulait plus dissimuler ses opinions et soutenir qu’ils vivaient dans une démocratie parfaite, que tous les problèmes étaient en passe d’être résolus quand la situation n’avait jamais été pire. Il ne supportait plus l’optimisme gluant de ce catéchisme socialiste qui les ensevelissait dans une tombe collective. Intolérables aussi la foi obligatoire en un avenir radieux, l’interdiction d’émettre le moindre doute pour ne pas passer pour un traître et le devoir de s’extasier sur les réussites d’un régime dont il ne voyait que les échecs. Joseph n’avait ni la force de résister, ni le courage de fuir à l’étranger. Juste besoin de s’éloigner et de faire son métier.
Une question de survie.
Tereza était prête à abandonner son poste d’enseignante mais elle refusait de quitter Prague pour émigrer dans ce trou perdu. Elle, au contraire, avait besoin de vie, d’agitation, de sorties, d’amies, pas encore l’âge de prendre sa retraite à la campagne.
Joseph voyait approcher avec appréhension l’ouverture du sanatorium et reculait sans cesse sa décision. Quand il la regardait, il se disait qu’il n’arriverait pas à vivre sans elle, le lendemain, tant pis, elle exagérait, après tout, Prague n’était qu’à deux cents kilomètres. Il avait beau lui peindre le projet sous les plus belles couleurs : là-bas ils vivraient tranquilles, les paysans se fichaient de la politique, Ludvik aimait faire du sport, Helena adorait la nature et pourrait avoir des animaux, les enfants auraient chacun leur chambre, ils profiteraient du grand air et auraient aussi un bon lycée, Tereza refusait d’en entendre parler. Elle devait penser que Joseph renoncerait et fut surprise lorsqu’il lui annonça son départ. Il avait inscrit Helena à l’école pour la prochaine rentrée mais il ne voulait pas qu’ils se séparent.
Le soir, quand Tereza lui apprit que Joseph et Helena s’installaient à Kamenice, Ludvik, du haut de ses quatorze ans, se révolta.
– Quand on se quitte, c’est qu’on ne s’aime plus, lança-t-il à sa mère. Je croyais qu’on formait une vraie famille. Tu m’as toujours dit d’écouter Joseph comme si c’était mon père, et maintenant, je dois le perdre aussi ? Alors, cela ne voulait rien dire ? Helena est comme ma sœur et je ne vais plus la voir, je ne comprends rien. Tu aurais dû me demander mon avis avant de décider. Je ne compte pas ? Ce que je pense n’a aucune importance ? Moi aussi j’aime la campagne. Je ne veux pas qu’on reste juste tous les deux.
Au mois de juillet 1960, Joseph, Tereza et les enfants emménagèrent dans le grand appartement de fonction du sanatorium. Joseph n’avait pas tort, la vie y était plus paisible qu’à Prague, ici on se préoccupait seulement du ciel, des bêtes et des récoltes. Tereza n’avait pas tort non plus, l’hiver durait six mois et on ne parlait que d’agriculture, elle s’y ennuyait. Joseph la fit embaucher comme responsable administrative, elle n’y connaissait rien mais elle se débrouillait et personne ne s’en rendit compte. Elle se disait qu’avec le temps, elle s’y ferait ; le principal, se répétait-elle chaque jour, c’est d’être tous ensemble.
En ce mois de mars 66, cela faisait près de quinze ans que Pavel s’était volatisé. Tereza n’avait jamais reçu aucune nouvelle. Longtemps elle était restée aux aguets, certaine de recevoir un jour un signe de lui ou une information. S’il avait réussi à se sauver, il aurait trouvé le moyen de lui faire passer un message : je suis vivant, à Londres, à Paris ou ailleurs, je vais bien et je pense à vous. Mais rien. Elle pensait maintenant que ce silence n’avait qu’une explication : Pavel était mort, sinon, elle en était sûre, il se serait manifesté d’une manière ou d’une autre. À présent cela n’avait plus beaucoup d’importance, mort ou vivant, cela revenait au même. La vie avait continué, sans lui. Il était là, pourtant, à la première place dans le cimetière de sa mémoire, aux côtés de son père emporté par une crise cardiaque et de son frère tué pendant la guerre et dont on n’avait jamais retrouvé le corps.
Parce que Ludvik et Helena avaient besoin de pulls pour affronter l’hiver glacial de Bohême, elle s’était remise au tricot ; ici, aucune difficulté pour se procurer de la laine. Elle excellait dans l’entrelacement des mailles et des couleurs et tricotait ses torsades à la mode irlandaise qui lui valurent le respect des femmes de la région. Son seul regret était de n’avoir jamais trouvé les mots pour convaincre Helena de se mettre au tricot.
– C’est une activité rétrograde, avait-elle lancé, je tricoterai quand les hommes s’y mettront !
Joseph non plus n’avait eu aucune nouvelle de Christine. Lui ne s’attendait pas à en recevoir. Ses démarches s’étaient fracassées contre le mur infranchissable des conventions internationales. Il ne lui en voulait plus de s’être sauvée, peut-être à sa place aurait-il fait comme elle, il s’en voulait surtout de sa naïveté, d’avoir cru qu’on pouvait construire un bonheur, le fabriquer comme un meuble de cuisine. Un soir, mais il avait trop bu (et l’alcool de prune encourage les accès de lucidité), il eut une sorte de révélation, il imagina un parallèle entre son destin et celui de son pays, le même espoir forcé, les mêmes rêves insensés et massacrés, ou était-ce une simple coïncidence ?
Depuis la fuite de Christine en 56, Helena n’avait jamais évoqué sa mère, ne serait-ce qu’une seule fois. Elle n’avait jamais posé la moindre question à Joseph, la réponse à : Pourquoi ? qui avait tant obsédé son père ne l’avait pas effleurée ou elle n’en avait rien laissé paraître. Lui, il aurait aimé en discuter avec elle ; il se disait, elle est trop jeune, plus tard, quand elle sera grande, je lui raconterai, je ne lui cacherai rien, elle saura tout. Mais les années passaient, maintenant Helena avait presque dix-huit ans et il attendait toujours qu’elle aborde ce sujet douloureux mais elle avait réglé le problème depuis longtemps déjà.