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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Mon enfant, il faut rougir pour une faute, pas pour un mérite, répondit la femme. Le vendeur de fripes disait que tu as un bonnet différent de celui d’hier. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que tu en as plusieurs ? »

Giuditta hocha la tête en signe d’acquiescement.

« Il faut une tenaille pour t’arracher les mots de la bouche, soupira Ottavia. Je peux voir un de tes bonnets et pourquoi pas, t’en acheter un ?

— L’acheter ? demanda Giuditta, surprise.

— Que veux-tu faire ? Me l’offrir ? plaisanta Ottavia.

— Oui, je pensais plutôt…

— Tu es sûre d’être juive ? » Ottavia éclata de rire. « Je plaisante, mon trésor. J’aime bien me moquer de nous comme le font ces chrétiens stupides. Je m’habitue à leurs bêtises, comme ça elles me font moins mal.

— Venez, Ottavia », dit tout à coup Giuditta, en la prenant par le bras et en la ramenant sur leurs pas, vers le campo del Ghetto. Lorsqu’elles furent arrivées, elle lui dit : « Attendez ici, je redescends tout de suite ». Elle courut dans les escaliers et pénétra dans l’appartement.

Elle trouva Isacco et Donnola assis sur deux chaises, l’un en face de l’autre, silencieux, tête baissée. Isacco leva les yeux pour la fixer un instant, le regard brillant. Puis il baissa la tête à nouveau, sans rien dire. Il rota tout bas.

Giuditta prit tous les bonnets qu’elle avait cousus dans ses heures solitaires et descendit en courant, heureuse de sortir de cette maison.

« Voilà, choisissez-en un, dit-elle à Ottavia.

— Écoute, mon enfant, ne me dis pas vous. Ça me fait me sentir vieille.

— D’accord », dit Giuditta avec un sourire. Elle lui tendit les bonnets. « Choisis celui qui te plaît. »

Ottavia les prit et les regarda rapidement, l’un après l’autre. « Tu as un grand talent. » Puis elle eut un sourire malicieux. « Viens », dit-elle en se dirigeant vers le centre du campo, où les femmes se tenaient assises en rond.

La plupart échangeaient des potins en épluchant des légumes ou en faisant du raccommodage, un œil sur les enfants qui jouaient autour. Mais certaines, de temps en temps, levaient les yeux vers la fondamenta dei Ormesini, où le frère Amadeo continuait de hurler sa haine des Juifs.

« Bonjour, Rachel, dit Ottavia en les rejoignant. Bonjour à toutes. »

Les femmes observaient Giuditta avec suspicion.

Ottavia faisait comme si de rien n’était. Elle s’assit sur une chaise libre, fit signe à la jeune fille de venir près d’elle et commença, avec une grande lenteur, à examiner les bonnets. « Comment as-tu dit que s’appelait ce modèle ? », lui demanda-t-elle, en agitant un bonnet dans l’air.

Giuditta, qui ne s’y attendait pas, ouvrit la bouche et n’émit qu’un son incompréhensible.

« Mayence, tu m’as dit, je crois, fit Ottavia. Le modèle Mayence. Elle acquiesça, satisfaite. Très approprié, je dirais. » Elle posa le bonnet sur sa tête. « Il me va bien, Rachel ? demanda-t-elle à l’une des femmes.

— C’est un bonnet jaune, dit Rachel en haussant les épaules, comme si elle se désintéressait de l’objet, avec toutefois une hésitation dans la voix, et un regard qui s’attardait.

— Oui, tu as raison, dit Ottavia en ôtant le couvre-chef, qu’elle fit tourner entre ses mains. Mais ces incrustations, cette combinaison de trames différentes, ces différents tons de jaune… qui sait pourquoi… ça me faisait penser… » Elle s’interrompit et haussa les épaules. « Ah, j’allais encore dire une bêtise. » Elle tendit le bonnet à Giuditta. « Tiens.

— Qu’est-ce que tu allais dire ? demanda l’une des femmes.

— Une bêtise, répéta Ottavia.

— Une de plus ou une de moins… Allez, dis-le.

— En somme, il est si beau qu’on ne dirait pas un bonnet de Juif. J’allais dire que c’est un bonnet comme pourrait s’en acheter une chrétienne, voilà. » Elle haussa encore les épaules. « Tu vois comme je peux être bête, des fois. » Elle se tourna vers Giuditta. « Montre-m’en un autre, allez.

— Et celui-là, montre-le-moi aussi, jeune fille », dit une des femmes en parlant du bonnet qu’Ottavia venait d’essayer.

Giuditta le lui tendit, avec timidité et réticence.

La femme le prit, sous les regards curieux de ses amies, qui regrettaient maintenant de n’avoir pas demandé.

« Oh, celui-ci aussi est vraiment particulier, s’exclama Ottavia, un nouveau bonnet à la main.

— Modèle Negroponte », dit Giuditta.

Ottavia la regarda en hochant la tête. « Tu aimes bien blaguer, n’est-ce pas ? Tout à l’heure, tu disais que c’était le modèle Cologne.

— Ah, oui », acquiesça Giuditta.

Ottavia lui sourit et lui murmura à l’oreille : « Des villes du Nord, petite !

— Que lui dis-tu ? », demanda une des femmes.

Ottavia se tourna. « Qu’elle doit me faire un prix. Parce que je crois bien que je vais tous les prendre, ces bonnets. Je veux pouvoir en changer chaque jour.

— Comment ça, tous ? fit la femme qui avait pris le premier bonnet, qu’elle serrait contre sa poitrine. Celui-ci est à moi, je m’apprêtais justement à lui demander à combien elle le faisait.

— Moi, je voulais voir cet autre, là, dit la femme qui s’appelait Rachel en désignant un des bonnets que Giuditta avait à la main.

— Le modèle Amsterdam ? intervint Ottavia. Ah non, celui-là, il est pour moi.

— Il n’en est pas question », s’exclama Rachel en se levant et en arrachant le bonnet des mains de Giuditta.

En un instant, toutes les femmes étaient debout autour de Giuditta et commençaient à essayer les bonnets.

Quand tout fut terminé, les femmes parties, Giuditta compta l’argent qu’elle avait dans la main. En tout, deux matapans, un sou de douze bagatins et cinq tornesels.

« Pas mal, hein ? », fit Ottavia.

Giuditta ne savait que dire.

« Tu as du talent, petite, répéta Ottavia. Moi aussi, dans mon genre, ajouta-t-elle en lui faisant du coude. Nous pourrions penser à une association, qu’en dis-tu ? »

Giuditta resta ébahie.

« Vraiment ?

— Qu’as-tu à faire d’un talent s’il ne te rapporte rien ? »

Giuditta n’en croyait pas ses oreilles. Elle se rendit compte que c’était la réalisation de tout ce qu’elle avait désiré. Elle regarda les femmes qui s’éloignaient, fières, leur bonnet sur la tête. Elle se dit qu’elles étaient aussi belles qu’elle se les était imaginées. « Vraiment ? », dit-elle à nouveau.

Ottavia acquiesça. Elle sourit. « Je sais qu’en ce moment ton père ne travaille pas… », dit-elle tout bas.

Giuditta se raidit.

« Notre communauté est petite, mon enfant…

— Je n’ai pas envie d’en parler », la coupa Giuditta. Elle pivota sur elle-même et se sauva.

Quand elle arriva aux arcades, elle rencontra une petite fille qui semblait avoir dans les treize ans.

« C’est là qu’il habite, le docteur juif ? lui demanda la petite fille.

— Quel docteur ? dit Giuditta sur la défensive.

— Celui qui a soigné Marianna, la putain.

— Qui es-tu ?

— Ma mère aussi fait la putain. Et c’était une amie de Marianna », dit la petite en baissant la tête. Quand elle la releva, elle avait les yeux pleins de larmes, mais une expression de dignité et de force. « Ma mère est malade. Elle a la même maladie que Marianna. Marianna lui avait dit qu’il y avait un docteur juif qui avait un grand cœur, et qu’il connaissait des remèdes pour qu’elle ne souffre pas et… qu’il avait tout fait pour la sauver. »

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