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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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“Pauvre idiote”, se répéta-t-elle, avec plus de hargne encore.

On frappa à la porte.

Giuditta sursauta, arrachée à ses pensées. « Qui est-ce ?

— C’est moi, qui veux-tu que ce soit ? »

Giuditta alla jusqu’à la porte, l’ouvrit et se jeta dans les bras de Donnola, qui venait comme chaque jour voir Isacco.

« Eh, calme-toi… C’est quoi cette familiarité tout à coup ? plaisanta-t-il, toujours mal à l’aise avec les gestes d’affection.

— Il est saoul », dit Giuditta, en éclatant en sanglots.

Donnola s’agita, sans savoir quoi dire.

« Il va mal et je ne sais pas quoi faire…, sanglotait Giuditta. Je ne sais pas comment l’aider… »

L’assistant du docteur l’écarta et la tint par les épaules, avec un regard grave. « Il va m’entendre. »

Giuditta baissa la tête.

Donnola alla jusqu’à la porte de la chambre d’Isacco, qu’il ouvrit avec fougue. « Levez-vous, docteur ! dit-il d’une voix décidée. Est-ce vrai ce que votre fille me raconte ?

— Tire-toi de là ! »

On entendit un bruit violent, quelque chose qui était lancé. Puis un gémissement.

L’instant d’après l’assistant sortait de la chambre en se massant la jambe, avec une grimace de douleur. « Il faut qu’il se calme, dit-il à Giuditta, à voix basse.

— Ferme la porte ! », hurla Isacco.

Donnola se précipita, obéissant. Il lança un sourire gêné à la jeune fille. « Il doit bien y avoir un moyen pour lui parler… c’est une question de stratégie, tu comprends ? », bafouilla-t-il.

Giuditta hocha la tête, prit un des bonnets jaunes qu’elle avait cousus et s’en coiffa. « Je sors faire quelques pas.

— Voilà, excellente idée, convint Donnola. Excellente idée ! »

Giuditta ouvrit la porte de l’appartement, le regard effrayé. « Va t’amuser », l’encouragea Donnola avec un faux enthousiasme, aussi inquiet qu’elle de la situation.

Giuditta descendit l’escalier étroit et sombre qui sentait le moisi. La porte de l’immeuble était ouverte. Elle se retrouva directement sous les brèves arcades du campo, entre deux boutiques de prêteurs sur gage.

De l’autre côté du pont du Ghetto, elle entendit la voix désormais familière du moine qui prêchait la haine des Juifs. Ce moine qu’ils avaient rencontré dans l’auberge près d’Adria, juste après qu’ils avaient débarqué, son père et elle. Comme s’il les suivait. Ou comme s’il était la voix de ce monde-là.

« Le Seigneur m’a parlé ! hurlait le frère Amadeo. Venise, écoute. Tu les as enfermés, mais regarde-les ! Ils sont le malheur ! Ils sont le chancre ! Ils sont les mages et les sorcières du démon ! »

Giuditta baissa la tête, essayant de ne pas écouter cette voix déplaisante. Elle inspira à fond. L’odeur douceâtre de pourriture de la lagune était particulièrement insupportable quand l’air était immobile et lourd, comme ce jour-là. Une brume légère, humide, se déposait à ras du sol, mouillant la terre du campo. Giuditta releva sa robe et se dirigea, en cherchant à éviter les flaques de boue, vers une boutique d’étoffes de seconde main où elle achetait parfois des chutes.

« Ce n’est pas le même bonnet qu’hier, n’est-ce pas ? », lui dit Ariel Bar Zadok, l’homme qui gérait le petit magasin.

Giuditta fit signe que non et commença, tête baissée, à fouiller parmi les coupons.

« Il est très joli, intervint une cliente. Où l’as-tu acheté ?

— Je l’ai cousu moi-même, répondit timidement Giuditta, sans lever les yeux.

— Toi ? », fit la femme, étonnée.

Giuditta haussa les épaules puis s’empressa de gagner la sortie. Elle n’avait fait que quelques pas en direction de Cannaregio, quand la cliente du magasin la rejoignit.

« Attends, où tu te sauves ? lui dit-elle en marchant près d’elle.

— Je dois faire des courses, excusez-moi.

— Au marché ?

— Oui, c’est ça.

— Ah, bien. Moi aussi », répliqua la femme en souriant, et elle la prit sous le bras pour aller vers le marché aux légumes, juste après les sotoporteghi, de l’autre côté d’une des deux grandes portes qui étaient fermées le soir.

« Venise, écoute-moi ! criait pendant ce temps le frère Amadeo. Repens-toi de tes péchés ! Chasse le Juif immonde ! »

« Ce frère… », s’exclama la femme. Dans sa voix se mêlaient la colère et la peur.

Giuditta aurait préféré rester seule mais ne savait pas comment se débarrasser de cette dame.

« Je m’appelle Ottavia, dit celle-ci en secouant la tête, comme si elle voulait chasser la voix du moine. Je sais, je sais, ce n’est pas un prénom juif, mais mon père avait une passion pour les Romains de l’Antiquité… tu sais qui était Octavie, n’est-ce pas ? »

Giuditta fit timidement signe que non.

« La femme de Néron, son épouse-enfant ! Tu parles d’une idée stupide qu’il a eue là, mon fou de père, que le Ciel l’ait en sa gloire. » Elle serra le bras de Giuditta. « Saute ! », dit-elle en se trouvant devant une flaque, et elle sauta par-dessus, en riant.

Giuditta sauta aussi, instinctivement. Et sourit.

« Il suffit d’un petit saut, non ? dit Ottavia.

— Comment cela ?

— Il suffit de faire quelque chose de stupide pour casser la raideur et tout paraît différent… plus léger. » Ottavia lui fit un clin d’œil.

Giuditta sourit de nouveau.

« En somme, si je ne m’abuse, tu es la fille du docteur qui… qui est l’ami de notre gardien.

— Le capitaine Lanzafame.

— Et tu t’appelles ?

— Giuditta.

— Giuditta quoi ?

— Da Negroponte.

— Ah, voilà pourquoi vous êtes si différents de nous ! s’exclama Ottavia. Nous, nous venons presque tous du centre de l’Europe. Nous sommes allemands, en somme. Ça s’entend à l’accent ? »

Giuditta sourit. « Ça se remarque à peine…

— Ça te fait rire ?

— Non…

— Allons, je ne me vexerai pas.

— Un petit peu, oui… »

Ottavia rit de bon cœur. Puis son regard se fit mélancolique. « Notre parler me manque, tu sais ? Ici tout le monde pense que l’Allemagne, c’est seulement froid. Alors que c’est un endroit plein de force et d’énergie… » Elle regarda Giuditta et soupira. « Une femme suit son mari, ma chère. S’il n’y avait eu que moi, je serais restée là-bas, mais mon mari voulait être prêteur sur gage et nous voilà ici. Il s’est mis en affaires avec Anselmo del Banco. » Elle haussa les épaules. « Quel goût on peut avoir à prêter de l’argent, je me le demande. À Mayence, nous étions imprimeurs, sais-tu ? Les meilleurs d’Europe sont tous là-bas. Ici, ça nous est interdit… juste parce que nous sommes juifs. Les Vénitiens peuvent apprendre gratuitement tous les tours de main et les techniques les plus avancées, mais comme c’est une question de race… » Ottavia souffla. « Ce que l’humain peut être bête ! Note que je ne parle pas seulement des chrétiens. Il y a certains Juifs qui ont la tête comme une casserole vide… Mais laissons cela… Je suis bavarde, hein ? » Elle se mit à rire.

Giuditta rit avec elle.

« Passons aux choses sérieuses, dit Ottavia. Parle-moi de ce bonnet. Il est magnifique. Et Ha-Shem m’en est témoin : jamais je n’aurais pu imaginer dire une chose pareille à propos de cette horreur qu’ils nous obligent à nous mettre sur la tête.

— Je ne sais que dire…, balbutia Giuditta en rougissant.

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