La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
C’est juste après les fêtes que la nostalgie du pays natal et d’une vie ménagère l’avait empoignée. Elle soupçonnait le sapin en plastique commandé sur Internet de lui avoir chamboulé les hormones. Jusqu’à Noël, elle trottinait légère, calculant ses profits, inventant de nouvelles formules, de nouveaux gadgets. Le téléphone portable-maquillage était sorti : un triomphe ! L’argent faisait du gras à la banque, Wei acquiesçait à chaque idée nouvelle, les contrats se signaient, les chaînes de fabrication se mettaient en branle et crachaient un produit nouveau qui envahissait les campagnes et transformait chaque Chinoise en délicieuse Barbie Bridée. Tout allait très vite.
Trop vite… Elle avait à peine le temps de souffler que c’était empaqueté, prêt à être vendu, les marges de bénéfice calculées. Il fallait inventer tout le temps. Faire chauffer les calculettes. Elle avait besoin de lenteur, de répit, d’attente, de douceur angevine, de soufflé qui gonfle dans le four.
Elle tentait d’expliquer ses états d’âme à la directrice commerciale de Wei et la longue liane brune la regardait avec un intérêt mêlé d’inquiétude. « Pourquoi tu penses à tout ça ? elle lui disait. Moi, je ne réfléchis pas, ne lis jamais de journaux et quand on se réunit avec mes amis, on ne parle jamais politique. Je crois qu’on n’a jamais dû ensemble prononcer le nom de Hu Jintao ! » C’était le président de la République. Mylène la contemplait, les yeux écarquillés. « Nous, en France, on ne fait que ça : parler de politique ! » La longue liane brune haussait les épaules et disait : « Pendant les événements de Tian’anmen, en 1989, je suis sortie dans la rue, j’étais passionnée par tout ce qui se passait et puis la tragédie est arrivée, la répression… Aujourd’hui, je me dis que tout va trop vite en Chine. Je suis excitée et, en même temps, je suis effrayée : notre pays va-t-il accoucher d’un monstre ? Est-ce que nos enfants vont devenir ces monstres ? » Elle restait pensive un moment et replongeait dans ses dossiers.
Mylène frissonnait. Et elle, était-elle en train de devenir ce monstre ? Elle n’avait même plus le temps de dépenser son argent. Juchée sur de hauts talons, cambrée dans ses tailleurs de femme d’affaires, elle travaillait du matin au soir. À quoi sert d’avoir tant d’argent ? Et avec qui le dépenser ? Avec mon reflet dans la glace ? Elle était rassasiée, repue, et guettait, avec angoisse, le moment où viendrait le dégoût.
Elle n’était pas habituée à l’abondance. De son enfance à Lons-le-Saunier, elle avait retenu le rythme lent des saisons, la neige qui fond et perle dans la gouttière, l’oiseau étonné qui lance son premier cri de printemps, la fleur qui s’ouvre, la truie qui s’ébroue dans la bauge, le papillon qui émerge, gluant, de son cocon, la châtaigne qui éclate dans la poêle trouée. Une petite voix hurlait en elle : trop vite, trop vide, trop n’importe quoi. Et puis, il lui fallait bien se l’avouer : la solitude lui pesait.
Elle était trop âgée pour intéresser les jeunes milliardaires chinois et les étrangers qu’elle rencontrait portaient tous une alliance. Elle avait cru en Louis Montbazier, fabricant de petit matériel électrique. Elle était sortie trois soirs de suite avec lui, trois soirs à échanger des rires, des pressions de mains, elle se voyait déjà en train d’organiser son déménagement à Blois, de partager la redevance télé avec lui, mais, le quatrième soir, il lui avait collé sous le nez un dépliant de photos de sa femme et de ses fils. Ça va, j’ai compris, s’était-elle dit. Elle avait refusé de l’embrasser quand il l’avait raccompagnée.
L’alarme se déclencha véritablement le jour où monsieur Wei lui refusa un déplacement à Kilifi. Elle avait envie de remettre ses pas dans ceux de la jeune Mylène échappée de Courbevoie, de humer l’air paresseux d’Afrique, de fouler le sable blanc des plages, de revoir les yeux jaunes des crocodiles.
— Hors de question, avait-il piaillé. Vous restez ici et vous travaillez.
— Mais, c’est juste pour m’aérer…
— Pas bon, avait-il répondu. Pas bon du tout. Vous pas bouger. Vous être instable. Vous être dangereuse pour vous. Moi surveiller vous pour votre bien. Moi avoir votre passeport dans mon coffre.
Et il avait toussé très fort pour lui signifier que la discussion était terminée. C’était sa manière à lui de lui claquer la porte au nez. Elle était prisonnière de ce vieux Chinois avide qui comptait ses sous sur son boulier et se grattait les couilles, les jambes écartées.
— What a pity ! elle avait répondu.
« Wapiti ! Wapiti ! » avaient entonné deux fillettes adorables en brandissant une casserole de wapiti cramé. Hortense et Zoé avaient jailli comme deux diables hors de leurs boîtes. Comme elles me manquent ! Parfois, elle s’adressait à elles en s’endormant. Jouait à la maman. Refaisait un ourlet, repassait un pantalon, arrangeait une boucle sur le front. Elles ont dû changer. Je ne les reconnaîtrais plus. Elles me dévisageront de loin comme on bat froid à une étrangère. Je suis devenue une émigrée, une déracinée…
Dans un journal français, vieux de plusieurs semaines, elle avait lu un reportage sur des soulèvements dans les campagnes chinoises. Des paysans refusaient qu’on prenne leurs terres pour y construire des usines. L’armée avait calmé les séditieux, mais cela recommencerait. Les belles affiches de fleurs de lys qui recouvraient les murs en torchis seraient arrachées. Ce serait le début de la fin.
Le matin suivant, en se levant, Mylène Corbier décida de passer à la phase suivante de son existence : le retour en France.
Pour cela, elle allait avoir besoin de Marcel Grobz.
Henriette exultait : elle venait de croiser au parc Monceau la petite bonne et Josiane. Dans quel état, la Josiane ! Un spectre. Manquait plus que les toiles d’araignées aux ossements des poignets. Elle avançait, courbée, posée sur d’épaisses semelles de crêpe. Elle gîtait à droite, elle gîtait à gauche, flottait dans son manteau de gabardine bleu marine et ses cheveux voletaient en mèches plates et pauvres. La petite bonne ne la quittait pas des yeux et la guidait. Elles faisaient étape sur chaque banc public.
Ça marchait ! Les ensorcellements de Chérubine faisaient merveille. Dire que j’ai ignoré si longtemps ces pouvoirs magiques ! Que de malins complots j’aurais pu ourdir ! De combien d’ennemis j’aurais pu me débarrasser ! Et quelle fortune, j’aurais amassée ! Elle en avait le tournis. Si j’avais su, si j’avais su…, se dit-elle en ôtant son grand chapeau. Elle tapota sa chevelure pour effacer le pli que le poids de son horrible galette y avait imprimé et s’adressa, dans la glace, un sourire radieux. Elle venait de découvrir une nouvelle dimension : la toute-puissance. Désormais, les lois qui régissaient le commun des mortels ne s’appliqueraient plus à elle. Désormais, elle irait droit au but, Chérubine dans sa manche pour les basses besognes, et retrouverait son lustre d’antan. À moi, l’agenda Hermès, les savonnettes Guerlain, les cachemires douze fils, mon eau de linge à la lavande, les cartes de visite Cassegrain, ma thalasso à l’hôtel Royal et le compte en banque qui moutonne.