Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Quoi de plus contradictoire, de plus incompatible,
Que ces deux substances, la mortelle et l'éternelle,
Et comment prétendre ainsi les unir
Pour les soumettre ensemble aux terribles tempêtes ?
[Lucrèce De la Nature III, 801]
Et ils sentaient bien que l'âme s'engageait dans la mort tout comme le corps :
Elle s'affaisse avec lui sous le poids des ans ;
[Lucrèce De la Nature III, 549]
346. C'est bien ce que, selon Zénon, l'image du sommeil nous montre clairement, car il considère qu'il s'agit là d'une défaillance et d'un effondrement de l'âme aussi bien que du corps. Il voit dans le sommeil une contraction, et comme une prostration, et un affaissement de l'âme » [Cicéron De Divinatione II, 58] «Et le fait que l'on observe chez certains que sa force et sa vigueur se maintiennent à la fin de la vie, ils l'attribuent à la diversité des maladies, de la même façon que l'on voit des hommes en cette dernière extrémité conserver, qui un sens, qui un autre, qui l'ouïe, qui l'odorat, et sans qu'ils soient altérés ; et on ne voit pas d'affaiblissement si universel qu'il ne subsiste quelques parties intactes et vigoureuses :
De même que les pieds peuvent être malades
Sans que la tête éprouve aucune douleur.
[Lucrèce De la Nature III, 111]
La vision de notre jugement est dans le même rapport à la vérité que l'œil du chat-huant envers l'éclat du soleil, comme le dit Aristote. Comment pourrions-nous mieux le démontrer que par un tel aveuglement dans une lumière aussi éclatante ?
347. Car l'opinion contraire, celle de l'immortalité de l'âme qui, selon Cicéron, a été d'abord introduite, au moins selon ce qu'en disent les livres, par Phérécyde de Syros du temps du roi Tullus (mais d'autres en attribuent l'invention à Thalès, et d'autres à d'autres encore), c'est la partie de la science humaine qui a été traitée avec le plus de circonspection et de doute. Les dogmatiques les plus fermes sont contraints, principalement sur cette question, de se mettre à couvert sous les ombrages de l'Académie. Nul ne sait ce qu'Aristote a établi sur ce sujet, non plus que tous les Anciens en général, qui s'en servent avec une confiance vacillante : « C'est une chose très agréable, qu'ils promettent plus qu'ils ne prouvent.» [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius CII] Aristote s'est caché sous un nuage de paroles et de sens peu clairs et peu intelligibles, et il a laissé ses adeptes débattre aussi bien sur son jugement que sur la question elle-même. Deux choses à leurs yeux rendaient cette opinion plausible : l'une, que sans l'immortalité des âmes, on ne pourrait plus établir les vaines espérances de la gloire, ce qui est pourtant d'une extrême importance dans ce monde ; l'autre que c'est une idée très utile, comme le dit Platon, que les vices, s'ils peuvent se dissimuler au regard de la justice humaine, demeurent néanmoins toujours en butte à la justice divine, qui les poursuivra même après la mort des coupables.
348. L'homme est très soucieux d'allonger son existence ; il y emploie toutes ses facultés. Pour conserver son corps, il a la sépulture ; pour conserver son nom, la gloire. Ne pouvant supporter sa condition, il a employé toute son intelligence à se reconstruire et à s'étayer par ses inventions. L'âme ne pouvant se tenir debout du fait de son trouble et de sa faiblesse, cherche sans cesse et partout des consolations, des espérances et des fondements, ou des circonstances extérieures auxquelles s'attacher et se greffer. Et si chimériques et peu solides que soient celles que son imagination lui forge, elle s'y repose plus sûrement qu'en elle-même, et plus volontiers.
349. Mais il est étonnant de voir comment se sont trouvés incapables et impuissants à l'établir par leurs seules forces humaines ceux qui sont les plus obstinés dans cette idée si juste et si claire de l'immortalité de nos esprits. « Rêves d'un homme qui désire, mais ne prouve rien» disait un Ancien [Cicéron Académiques II, 38]. L'homme peut comprendre par là que c'est par le seul fait du destin et du hasard qu'il découvre la vérité par lui-même, puisque lorsqu'il l'a sous la main, il ne parvient même pas à la saisir et à la conserver, et que sa raison n'a pas la force d'en tirer parti416. Toutes les choses produites par notre capacité à connaître et à juger, vraies ou fausses, sont incertaines et prêtent à discussion. C'est pour nous punir de notre fierté, nous instruire de notre misère et de notre impotence, que Dieu causa le trouble et la confusion de l'antique tour de Babel.
350. Tout ce que nous entreprenons sans son aide, tout ce que nous voyons sans être éclairé par sa grâce n'est que vanité et déraison. L'essence même de la vérité, uniforme et constante, quand le hasard nous permet de la détenir, nous l'altérons et la corrompons par notre faiblesse. Quel que soit le comportement adopté par l'homme, Dieu fait toujours en sorte qu'il aboutisse à cette confusion dont il nous donne une image si vive avec celle du juste châtiment dont il frappa l'orgueil démesuré de Nemrod, et anéantit ses vaines tentatives pour bâtir sa pyramide417. « Je confondrai la sagesse des sages et réprouverai la prudence des prudents418. » La diversité des idiomes et des langues par laquelle il perturba cette construction, est-ce autre chose que cette perpétuelle discordance des points de vue et des arguments qui accompagne et embrouille les vains efforts pour bâtir la science humaine ? Et inutilement... Qu'est-ce qui pourrait nous retenir, si nous avions seulement un grain de connaissance ? Ce que dit ce saint m'a fait grand plaisir : « Les ténèbres qui entourent ce qui nous est utile sont un exercice d'humilité pour nous et un frein pour notre orgueil.» [Saint Augustin, Cité de Dieu, XI, 22 ] Jusqu'à quel point de présomption et d'insolence portons-nous notre aveuglement et notre sottise ?
351. Mais pour en revenir à mon sujet : il est bien normal que la vérité d'une aussi noble croyance, nous ne la devions qu'à Dieu lui-même et à sa grâce, puisque c'est de son seul bon vouloir que nous recevons le fruit de l'immortalité, à savoir la jouissance de la béatitude éternelle.
352. Reconnaissons sincèrement que Dieu seul nous l'a dit, et la foi aussi : ce n'est pas un enseignement fourni par la nature ni par notre raison. Et celui qui analysera et sondera son Être et ses forces, intérieurement et extérieurement, sans ce divin privilège, celui qui observera l'homme sans l'embellir n'y verra ni valeur ni capacité qui sente autre chose que la terre et la mort. Plus nous donnons, et devons, et rendons à Dieu, plus nous nous conduisons chrétiennement.
353. Ce que ce philosophe stoïcien dit tenir de l'acquiescement fortuit de l'opinion populaire419, n'aurait-il pas mieux valu qu'il le tînt de Dieu ? « Quand nous discutons de l'immortalité de l'âme, le consentement unanime des hommes qui craignent les dieux infernaux ou les honorent n'est pas un argument de peu de poids. Je tire parti de cette conviction générale.» [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius CXVII]
354. Or la faiblesse des arguments humains sur ce sujet se manifeste notamment par les circonstances fabuleuses qu'ils ont associées à cette idée, pour trouver de quelle nature était cette immortalité qui est la nôtre. Laissons de côté les Stoïciens : « Ils nous accordent une longue durée de vie, comme aux corneilles ; ils disent que nos âmes doivent durer longtemps, mais pas éternellement.» [Cicéron Tusculanes I, 31] Ils donnent aux âmes une vie qui s'étend au-delà de celle-ci, mais limitée. L'idée la plus universelle, la plus communément admise, et qui est parvenue jusqu'à nous, a été celle dont on a dit que l'auteur était Pythagore, non qu'il en ait été le premier inventeur, mais parce qu'elle tira un grand poids et un grand crédit du fait de son approbation, qui faisait alors autorité. Elle dit que les âmes, quand elles nous ont quitté, ne font que passer d'un corps à l'autre, d'un lion à un cheval, d'un cheval à un Roi, allant ainsi sans cesse d'une demeure à l'autre(420.