Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
338. Quant à dire que la prison du corps étouffe ses facultés innées au point qu'elles sont complètement éteintes en elle, cela est premièrement contraire à cette croyance selon laquelle ses forces sont immenses, et aux effets que les hommes en perçoivent en cette vie, tellement admirables, que l'on en a conclu à sa divinité et son éternité dans le passé, et à son immortalité dans l'avenir412 :
Car si ses facultés sont tellement altérées,
Que l'âme ait perdu tout souvenir de ce qu'elle fit,
Cet état n'est guère différent, je crois, de celui de la mort.
[Lucrèce De la Nature III, 674]
En outre, c'est ici-bas, chez nous et non ailleurs, que l'on doit examiner la force et les effets de l'âme : ses autres perfections sont pour elle vaines et inutiles, car c'est pour son état présent qu'elle doit être reconnue et payée de retour par l'immortalité, elle n'est comptable que de la vie de l'homme. Car ce serait une injustice que de lui avoir ôté ses moyens et sa force, de l'avoir en quelque sorte désarmée, pour ensuite se fonder sur le temps de sa captivité413, de sa faiblesse et de sa maladie, sur cette époque où elle aurait été forcée et contrainte, pour en tirer un jugement et une condamnation pour une durée infinie. Ce serait une injustice encore de s'en tenir à un temps si court, peut-être une ou deux heures, ou au plus, un siècle — ce qui, au regard de l'éternité n'est qu'un instant — et de ne tenir compte que de ce moment-là pour statuer définitivement sur ce qu'elle est. Ce serait vraiment une disproportion inique que de tirer une appréciation éternelle d'une si courte vie.
339. Pour esquiver cette difficulté, Platon estime que les paiements futurs doivent se limiter à cent ans, en relation avec la durée de la vie humaine, et chez les penseurs de notre époque, nombreux sont ceux qui ont fixé également des limites temporelles. En conséquence de quoi, les philosophes ont estimé que la génération de l'âme, tout comme sa vie elle-même, se conformait à la condition ordinaire des choses humaines ; c'est l'opinion d'Épicure et de Démocrite qui a été la mieux reçue, du fait de ses belles apparences : on pouvait en effet voir naître l'âme dans un corps, dans la mesure où celui-ci en était capable, on pouvait observer le développement de ses forces tout comme pour les forces corporelles, on pouvait reconnaître la faiblesse de son enfance par rapport à l'époque où elle atteignait la vigueur de la maturité, et à la fin, constater son déclin.
Nous sentons bien que l'âme naît avec le corps,
Qu'elle croît et vieillit avec lui.
[Lucrèce De la Nature III, 446]
340. Ils constataient qu'elle était susceptible d'éprouver diverses passions et d'être agitée de mouvements pénibles, qui la faisaient sombrer dans la lassitude et les douleurs, qu'elle était capable d'altération et de changement, d'allégresse, d'assoupissement et de langueur, qu'elle était sujette à ses propres maladies et blessures, tout comme l'estomac ou le pied :
On voit que l'esprit guérit comme le corps,
Et peut être traité par la médecine.
[Lucrèce De la Nature III, 505]
Elle peut aussi être étourdie et troublée par l'effet du vin, mise hors de son état normal par les vapeurs d'une fièvre chaude, endormie par l'usage de certains médicaments, et réveillée par d'autres :
On voit bien que l'âme est matérielle,
Puisqu'elle ressent des chocs corporels et en souffre.
[Lucrèce De la Nature III, 176]
341. On a observé que toutes ses facultés pouvaient être frappées de stupeur par la seule morsure d'un chien malade, et qu'aucune vigueur de pensée, aucune ressource, aucune vertu ni résolution philosophique, aucune tension de ses forces, si grandes soient-elles, ne pouvaient l'empêcher d'être soumise à ces accidents : la salive d'un malheureux mâtin, tombée sur la main de Socrate, suffit à démolir toute sa sagesse et toutes ses grandes idées bien construites, les anéantir au point qu'il ne reste plus aucune trace de sa connaissance originelle.
L'âme est bouleversée,
Et elle se divise, ses éléments se défont,
Sous l'action de ce poison.
[Lucrèce De la Nature III, 498]
342. Et ce poison ne peut pas trouver plus de résistance en cette âme qu'en celle d'un enfant de quatre ans ; c'est un poison capable de faire devenir toute la philosophie, si elle avait un corps matériel, démente et furieuse ; c'est ainsi que Caton, qui se moquait du destin et de la mort elle-même, ne put supporter la vue d'un miroir, ou de l'eau, saisi d'épouvante et d'effroi, en s'imaginant avoir été contaminé par un chien enragé, et avoir contracté la maladie que les médecins nomment « hydrophobie »414.
En se répandant par tous les membres, le mal,
Déchire l'âme et la tourmente, elle écume,
Comme les flots bouillonnent sous les vents violents.
[Lucrèce De la Nature III, 494-96]
343. Sur ce point, on peut dire que la philosophie a bien armé l'homme pour supporter tous les autres accidents, en lui donnant la constance, ou si elle est trop pénible à obtenir, une parade infaillible qui consiste à échapper à toute sensation415. Mais ce sont des moyens utiles à une âme maîtresse d'elle-même, en pleine possession de ses forces, capable de réfléchir et de raisonner — et non dans la situation fâcheuse où l'âme du philosophe devient celle d'un fou, troublée, bouleversée, égarée. Et cet état peut se produire en plusieurs occasions, comme dans le cas d'une agitation trop violente que l'âme peut engendrer d'elle-même sous le coup d'une extrême passion, ou du fait d'une blessure sur certaines parties du corps, ou en provenance de l'estomac qui produit des éblouissements et des vertiges,
L'esprit s'égare souvent quand le corps est malade ;
Il déraisonne et tient des discours insensés ;
Parfois c'est une léthargie qui s'empare de l'âme,
La plonge dans un état d'assoupissement perpétuel,
Tandis que les yeux se ferment et que la tête retombe. [
Lucrèce De la Nature III, 464]
344. Les philosophes, me semble-t-il, n'ont guère prêté attention à cette question, non plus qu'à une autre de même importance. Pour nous faire supporter notre condition humaine, ils ont toujours ce dilemme à la bouche : ou l'âme est mortelle, ou elle est immortelle. Si elle est mortelle, elle n'aura rien à subir. Et si elle est immortelle, elle ira en s'améliorant. Mais ils ne s'occupent jamais de l'autre possibilité : qu'en sera-t-il, si elle va en empirant ? Ils abandonnent aux poètes la menace des souffrances futures, et par là se donnent beau jeu. Ce sont deux omissions qui m'apparaissent souvent dans leurs ouvrages. Je reviens sur la première.
345. Cette âme perd alors l'usage du souverain bien des Stoïciens, qui requiert constance et fermeté. Il faut que notre belle sagesse humaine admette cela, et rende les armes sur ce point. Au demeurant, ils considéraient également, du fait de la vanité de la raison humaine, que le mélange et la coexistence de deux éléments aussi opposés que le mortel et l'immortel est inimaginable.
Car unir le mortel et l'immortel, et croire
Qu'ils ressentent de même, et s'entraident, c'est folie.