La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Helena dormait contre Ludvik, blottie nue contre son dos. Le réveil sonna, Ludvik l’arrêta aussitôt, il alluma la lampe de chevet, se passa les mains sur le visage pour se réveiller.
– Quelle heure est-il ? marmonna Helena.
– Quatre heures et quart. Tu as dormi ?
– Je ne sais pas. Il fait froid.
Il chercha sa chemise, elle était en boule sur la chaise, il se leva avec peine. Helena essaya de le retenir, ne put l’attraper et remonta la couverture. Il s’habillait déjà. Elle se redressa.
– Pourquoi si tôt ?
– Vaclav vient me chercher. Notre train part à six heures de Pardubice.
– Tu reviens quand ?
– Pas avant l’été. J’ai tellement de travail au journal. Tu viens à Prague ?
– Je veux me présenter à l’Académie du cinéma. Je vais préparer le dossier d’admission. Éteins la lumière, j’ai sommeil.
– Tu ferais bien de retourner dans ta chambre avant qu’ils se réveillent.
– Oh, ils s’en fichent.
Ce fut à la fin d’une journée brumeuse et au froid mordant, que l’homme arriva. Le malade reposait à l’arrière d’une ambulance militaire précédée d’une somptueuse Zil 111 noire qui brillait comme un miroir. Dans la région, personne n’avait jamais vu de voiture pareille. Elle n’avait rien à envier aux plus belles américaines. Helena guettait depuis le matin et prévint immédiatement Joseph. Il accueillit les arrivants au bas des marches que Karel avait nettoyées. Un homme blond et imberbe, d’un âge indéfinissable entre trente et cinquante, en costume gris, descendit de la Zil en tenant un cartable.
– Lieutenant Emil Sourek, j’accompagne le malade.
Il parlait lentement et d’une voix de basse.
– Qui sont tous ces gens ?
– Le personnel du sanatorium et les ouvriers qui refont les cuisines.
– On vous avait prévenu, professeur Kaplan. Nous avons besoin de très peu de monde.
Sourek se tourna vers ceux qui attendaient sur le perron, accoudés aux fenêtres ou disséminés sur les marches :
– Écoutez-moi tous. Je suis le lieutenant Sourek, de la Sécurité intérieure – il détachait chaque syllabe, faisait attendre la suivante comme s’il pesait chaque mot. C’est moi qu’il faut regarder, pas la voiture. Nous avons un malade particulier, il a besoin de calme. Le sanatorium est réquisitionné, je compte sur votre totale discrétion. Seuls quelques-uns d’entre vous vont rester. Les autres vont retourner chez eux. Ne vous faites aucun souci, vous serez payés normalement. Les ouvriers reviendront plus tard, on vous préviendra. Y a-t-il une question ?
Il attendit trois secondes, pivota sur lui-même, scrutant chaque visage,
– C’est dommage, il n’y a jamais de questions.
Il semblait triste du mutisme général, il s’arrêta sur Joseph.
– De qui avez-vous absolument besoin pour le soigner ?
Pris de court, Joseph réfléchit.
– Du docteur Kautzner, de Léa, mon infirmière-chef, de Marta, de Karel, de…
Sourek ouvrit sa sacoche, en sortit une liasse de papiers qu’il consulta avec attention.
– Kautzner ? … Non, lui ce n’est pas possible, Léa comment ?
– Léa ? … Konrad.
– Ce n’est pas possible, non plus.
– J’insiste, ma compagne nous aidera, ma fille aussi mais elles ne sont pas infirmières.
Sourek compulsa une autre feuille.
– Et mademoiselle Zak ? Elle est très bien.
– Elle débute, s’il y a un problème, j’ai besoin de Léa.
Ils négocièrent un moment. Finalement, Joseph fut obligé de se débrouiller avec deux personnes : Léa comme assistante et Marta en cuisine.
– Les autres, rentrez chez vous. Tout de suite. Ne vous inquiétez pas, docteur, tout va bien se passer, sinon, on fera appel à une aide du ministère.
Une fois qu’ils furent tous partis, les deux chauffeurs firent glisser la civière. L’homme d’une quarantaine d’années avait le visage émacié, un nez court, des arcades sourcilières protubérantes, une couronne de cheveux, des yeux clos cernés, emmitouflé jusqu’au menton dans une couverture de laine jaune. Joseph lui prit le pouls en regardant sa montre, posa sa main sur son front, l’homme entrouvrit les yeux quelques secondes.
Joseph avait fait préparer la chambre d’angle à côté de son bureau. Elle était la plus spacieuse et bénéficiait d’un cabinet de toilette. Aussitôt après avoir déposé le malade sur son lit, les chauffeurs repartirent dans leurs véhicules respectifs. Un autre homme avec une parka en cuir accompagnait Sourek. Trapu, le teint mat, les cheveux ondulés, il ne se présenta pas, il parlait uniquement à l’oreille de Sourek et s’installa d’office dans la chambre attenante. Sourek expliqua qu’il fallait laisser en permanence la porte ouverte pour qu’il puisse garder un œil sur le malade. C’était son garde du corps. Joseph trouvait cela curieux, ridicule même, il ne craignait rien ici, Sourek était d’accord mais il n’y pouvait rien. Quand Joseph voulut examiner le malade, il ferma la porte de communication, l’homme la rouvrit aussitôt, se planta dans l’entrebâillement et le fixa d’un air impassible. Joseph demanda à Sourek d’intervenir, il lui était impossible de soigner quelqu’un avec une surveillance dans le dos ; si on n’avait pas confiance en lui, il ne pourrait rien faire.
– Il me faut aussi son dossier médical.
– Quel dossier médical ? On n’en a pas. Il est arrivé chez nous il y a une semaine, on ne savait pas qu’il était malade. Quand son état s’est aggravé, on vous a contacté.
Sourek alla trouver le garde du corps. Ils se parlèrent à l’oreille en mettant la main devant leur bouche, l’homme fit non de la tête, Sourek dut insister, Joseph entendit sa voix qui s’emballait, l’homme finit par obtempérer. Avant de fermer la porte, il sortit de sa parka un pistolet automatique qui ressemblait à un Mauser et le posa, bien en vue, sur la table de nuit sans quitter Joseph du regard.
Joseph examina le malade, palpa la base de son cou. Il dormait en ronflant légèrement et sifflait en expirant. Il ouvrit les yeux, resta quelques instants en suspension, il paraissait épuisé. Un faible sourire apparut, ses paupières tombaient.
– Vous comprenez le français, je crois, ne vous inquiétez pas, on va vous soigner.
L’homme acquiesça d’un imperceptible mouvement de tête et replongea dans sa torpeur. Joseph posa la paume sur son front, fronça les sourcils. Léa l’aida à le déshabiller, prit sa température, il avait 39,5 et une tension artérielle basse. Il était d’une extrême maigreur, à peine cinquante kilos pour environ un mètre soixante-quinze, ses côtes et ses os saillants, une peau claire, des traces de blessures anciennes sur le corps, une cicatrice sur le dos de la main gauche, une longue estafilade sur la cuisse droite. Le souffle court, il respirait avec difficulté et des tremblements intermittents le faisaient frissonner. Joseph l’ausculta méticuleusement. Aidé par Léa, il le redressa avec difficulté. L’homme essaya de soulager son poids en prenant appui sur ses talons. Joseph écouta longuement ses battements cardiaques et le murmure respiratoire. Il lui attrapa le pied, le rabattit sur sa cuisse ; quand Joseph voulut porter sa main droite vers son épaule gauche, le patient gémit, le mouvement lui arracha un cri de douleur.
– Je pense qu’il a un méchant palu.
– Vous croyez, docteur ? s’étonna Léa.
– Ça fait des années que je n’en ai pas vu d’aussi avancé.
L’homme ouvrit les yeux.
– Vous avez mal à la tête ?… Vous m’entendez, monsieur ?
– Oui, répondit-il d’une voix imperceptible.
– Et des vertiges ? Vous avez des vertiges ?
– Oh oui… j’ai… la malaria.
– Est-ce que vous savez où vous avez été contaminé ?
Il s’était rendormi.
– Léa, vous lui faites une prise de sang et on le met sous perfusion. Il nous reste de la quinine ?