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Magie et Cristal

Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:

Prisonniers de Blaine, le monorail fou lancé à pleine vitesse, Roland et ses compagnons filent vers leur destin et, espèrent-ils, la Tour Sombre, leur but ultime. Les épreuves ne font pourtant que commencer pour eux, puisqu’ils devront déjouer les pièges du train infernal pour affronter le Mal aux multiples visages — jusque dans leurs souvenirs et dans leurs rêves, peuplés de signes et de messages qu’ils sont bien en peine de déchiffrer. Ils savent qu’ils doivent protéger la Rose, réceptacle de tout ce que le monde compte encore de magique et de pur, et combattre l’odieux Roi Cramoisi. Les pistoleros ne sont pas au bout de leur quête…
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— Non, dit Depape d’un ton patient.

Sheemie releva les yeux, déconcerté, bouche bée.

— Range-moi cette saleté là où tu l’as prise — je veux pas me salir les yeux rien qu’à la regarder.

Sheemie remit docilement le chiffon dans sa poche.

— Lèche-les, fit Depape du même ton patient. C’est ce que je veux que tu fasses. Tu vas lécher mes bottes jusqu’à ce qu’elles soient complètement sèches et propres au point que tu voies s’y refléter ta gueule de pauvre couillon.

Sheemie hésita, comme s’il n’était pas bien sûr de ce qu’on lui ordonnait. Ou peut-être son cerveau traitait-il simplement l’information.

— À ta place, je le ferais, lança Barkie Callahan à l’abri, l’espérait-il, derrière le piano de Sheb. Si tu veux revoir le soleil se lever, t’as intérêt.

Depape, ayant déjà décidé in petto que le ramolli du bulbe ne verrait pas d’autre lever de soleil, pas dans ce monde du moins, ne broncha pas. On ne lui avait jamais léché les bottes. Il voulait savoir ce que cela faisait. Si c’était agréable — avec quelque chose de sexuel en plus — peut-être qu’il pourrait essayer avec Sa Majesté.

— Je suis vraiment obligé ? fit Sheemie, dont les yeux s’emplirent de larmes. Ça suffit point que je dise pardon et que je les astique vraiment bien ?

— Lèche, âne bâté, fit Depape.

Les cheveux de Sheemie lui tombaient dans les yeux. Il sortit sa langue avec hésitation et, au moment où il penchait la tête vers les bottes de Depape, sa première larme coula.

— Arrête ça, arrête ça, arrête ça, fit une voix, créant un choc dans le silence — mais ni par son côté inattendu et certainement pas parce qu’elle manifestait de la colère.

Le choc fut produit par la gaieté du ton.

— Je peux simplement pas le permettre. Ah ça non. Je laisserais faire si je pouvais, mais je peux pas. Rapport au manque d’hygiène, voyez. Qui sait quelle maladie peut se répandre de cette façon ? L’esprit défaille ! Je dirais même plus, déraille !

L’énonciateur de cette folle harangue, potentiellement fatale, était campé juste devant les portes battantes du saloon : il s’agissait d’un jeune homme de taille médiocre, dont le chapeau plat repoussé en arrière révélait une mèche rebelle de cheveux châtains. Mis à part que le terme jeune homme ne lui convenait pas vraiment, réfléchit Depape ; jeune homme forçait le trait. Ce n’était rien d’autre qu’un gamin. Autour du cou, les dieux savaient pourquoi, il portait un crâne d’oiseau, tel un énorme et grotesque pendentif, la chaîne passée à travers les orbites. Et dans ses mains, pas d’arme à feu (où donc un morveux sans poil au menton l’aurait prise, d’abord ? se demanda Depape), mais une putain de fronde. Depape éclata de rire.

Le gamin éclata de rire à son tour, opinant du bonnet comme s’il était conscient du ridicule achevé de la situation. Son rire était contagieux ; Pettie, toujours debout sur son tabouret, pouffa avant de se couvrir la bouche de ses mains.

— Un gosse comme toi n’est pas à sa place ici, dit Depape.

Il n’avait toujours pas rengainé son revolver, un vieux cinq-coups ; il le tenait au poing, posé sur le bar, et le sang de Stanley Ruiz dégouttait de sa visée. Depape, sans le lever, l’agita légèrement sur le comptoir de bois de fer.

— Les gosses qui fréquentent ce genre d’endroit prennent de mauvaises habitudes, petit. Celle de mourir avant l’heure, par exemple. Donc, je te laisse encore une chance. Fous le camp.

— Merci, messire, j’apprécie la chance qui m’est donnée, reprit le gamin, avec une sincérité engageante… mais sans bouger d’un pouce pour autant.

Il se contenta de rester devant les portes battantes, le large élastique de sa fronde tendu. Depape ne distinguait pas très bien ce que contenait la poche, mais cela brillait à la lumière du gaz. On aurait dit une bille de métal.

— Alors quoi ? grogna Depape.

Ça commençait à traîner en longueur.

— J’sais que j’suis un brise-miches, m’sieur, un vrai casse-couilles et que je vous pompe le nœud jusqu’à sa dernière goutte de foutre — mais si ça ne vous fait rien, cher ami, j’aimerais moi aussi donner sa chance au p’tit jeune agenouillé devant vous. Laissez-le s’excuser et vous astiquer les bottes avec son chiffon jusqu’à ce que vous soyez satisfait et laissez-le continuer à vivre sa vie.

Un murmure d’approbation incontrôlée s’éleva du coin des joueurs de cartes ; Depape n’apprécia pas du tout ces sons de cloche, aussi prit-il une décision soudaine. Le garçon lui aussi mourrait, pour crime d’impertinence. Le souillon qui avait répandu la lie du baquet sur lui était visiblement un attardé mental. L’autre blanc-bec n’avait même pas cette excuse. Il se trouvait drôle tout simplement.

Du coin de l’œil, Depape aperçut Reynolds qui se coulait, fluide comme la soie, pour prendre le gamin à revers. Depape apprécia l’intention, tout en restant persuadé de pouvoir venir à bout du spécialiste de la fronde sans aide extérieure.

— Je crois que tu as commis une erreur, mon garçon, fit-il d’une voix aimable. Je pense vraiment que…

La poche de la fronde plongea un tantinet… ou bien Depape l’imagina-t-il. Et il passa à l’acte.

3

On en parla à Hambry pendant les années à venir ; trois décennies après la chute de Gilead et la fin de l’Affiliation, on en parlait encore. À cette époque, on comptait plus de cinq cents vieux schnocks (et une poignée de vieilles peaux) qui déclaraient avoir bu une bière au Repos, cette nuit-là, et avoir tout vu.

Depape était jeune et vif comme un serpent. Néanmoins, il n’eut pas le moindre loisir de tirer sur Cuthbert Allgood. L’élastique se détendit dans un twang, suivi d’une lueur métallique qui fendit, tel un trait tracé sur une ardoise, l’atmosphère enfumée du saloon. Là-dessus, Depape poussa un cri. Son revolver dégringola sur le plancher et un coup de pied l’envoya valser loin de lui, tournoyant dans la sciure (si personne ne s’en déclara l’auteur tant que les Grands Chasseurs du Cercueil séjournèrent à Hambry, ils furent des centaines à revendiquer cet exploit après leur départ). Sans cesser de hurler — il ne supportait pas la douleur —, Depape leva sa main ensanglantée, la fixant avec une incrédulité angoissée. En fait, il l’avait échappé belle. La bille de Cuthbert s’était contenté de lui fracasser l’extrémité de l’index, arrachant l’ongle. L’eût-elle frappé plus bas, Depape aurait pu souffler des ronds de fumée à travers sa paume percée.

Cuthbert, entre-temps, avait rechargé la poche de sa fronde et retendu l’élastique.

— À présent, si vous voulez bien m’accorder votre attention, mon bon monsieur…

— Je ne peux pas répondre de la sienne, fit Reynolds dans son dos, mais tu as la mienne, partenaire. J’sais pas si t’es vraiment bon à ce truc ou si t’as eu une veine de cocu, mais quoi qu’il en soit, t’as fini de jouer. Tu relâches bien gentiment l’élastique et tu vas aller poser ça sur la table en face de toi : c’est là que je veux le voir.

— Pris à revers, constata Cuthbert tristement. Trahi une fois de plus par ma jeunesse et le manque d’expérience.

— Je me prononcerai pas sur ta jeunesse sans expérience, frangin, mais pour avoir été pris à revers, ça, tu l’as été et bien, renchérit Reynolds.

Il se tenait derrière Cuthbert, légèrement sur la gauche ; levant alors son revolver, il appuya le canon sur la nuque du garçon. Reynolds arma le chien du pouce. Dans le réservoir de silence qu’était devenu le Repos des Voyageurs, le son claqua fortement.

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