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Magie et Cristal

Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:

Prisonniers de Blaine, le monorail fou lancé à pleine vitesse, Roland et ses compagnons filent vers leur destin et, espèrent-ils, la Tour Sombre, leur but ultime. Les épreuves ne font pourtant que commencer pour eux, puisqu’ils devront déjouer les pièges du train infernal pour affronter le Mal aux multiples visages — jusque dans leurs souvenirs et dans leurs rêves, peuplés de signes et de messages qu’ils sont bien en peine de déchiffrer. Ils savent qu’ils doivent protéger la Rose, réceptacle de tout ce que le monde compte encore de magique et de pur, et combattre l’odieux Roi Cramoisi. Les pistoleros ne sont pas au bout de leur quête…
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— Tu en veux ?

— Ça ressemble à des filaments de morve et ça descend dans le gosier tout pareil. Ramène-moi plutôt de la viande séchée.

— OK, partenaire.

Reynolds longea le bar, chacun s’écartant pour livrer un large passage autant à lui qu’à sa cape gansée de soie.

Depape, plus morose que jamais pour s’être remis Sa Majesté en tête, l’imagina engloutir cow-boys et spareribs là-bas au Piano Ranch ; il avala son verre d’un trait, grimaça en humant l’odeur forte de résine de pin sur sa main et tendit son verre en direction de Stanley Ruiz.

— Remplis-moi ça, chien ! beugla-t-il.

Un cow-boy, dos, fesses et coudes appuyés au bar, s’en décolla d’un sursaut en entendant la gueulante de Depape. Il n’en fallut pas plus pour que la danse commence.

Sheemie se pressait vers le passe-plat par où les coquillages avaient fait leur apparition. Il tenait à présent devant lui à pleines mains le baquet. Plus tard, quand le Repos commencerait à se vider, son boulot consisterait à tout nettoyer. Pour l’heure, il se bornait à circuler avec le baquet du chameau, dans lequel il vidait tous les fonds de verre qui traînaient. Cet élixir terminait dans une cruche derrière le bar. Ladite cruche était libellée avec justesse — PISSE DE CHAMEAU — et on pouvait en obtenir un double petit verre pour trois sous. C’était là un breuvage réservé aux téméraires ou aux impécunieux, mais bon nombre de membres de ces deux catégories défilaient chaque soir sous le regard sévère du Gai Luron ; vider la cruche posait rarement problème à Stanley. Et si d’aventure elle n’était pas vide en fin de soirée, eh bien, il y avait toujours une nouvelle soirée qui succédait à la première. Sans parler d’un nouveau contingent d’imbéciles à abreuver.

Mais en cette occasion, Sheemie ne devait jamais atteindre la cruche de Pisse de Chameau derrière l’extrémité du bar. Trébuchant sur la botte du cow-boy qui venait de sursauter, il tomba à genoux avec un grognement de surprise. Le contenu du baquet se répandit en clapotant devant lui et obéissant en cela à la Première Loi de Malignité Satanique — à savoir, si le pire peut arriver, d’habitude il arrive — vint éclabousser Roy Depape, des genoux jusqu’aux pieds, d’un cocktail bière, graf et tord-boyaux à vous faire monter les larmes aux yeux.

Toute conversation cessa au bar ; et même les hommes agglutinés autour du tapis de dés se turent. Sheb aperçut en se retournant Sheemie à genoux devant l’un des hommes de Jonas et s’arrêta de jouer. Pettie, fermant fort les yeux pour mettre toute son âme dans sa voix, continua à chanter trois ou quatre mesures a cappella avant d’appréhender le silence qui se propageait comme une ride sur l’eau. Cessant de chanter, elle rouvrit les yeux. Ce silence-là annonçait en général que quelqu’un allait se faire descendre. Si c’était le cas, elle n’entendait pas manquer ça.

Depape demeura parfaitement immobile, respirant à plein nez l’aigre puanteur d’alcool qui montait du sol. Mais l’odeur, il s’en foutait ; grosso modo, celle de résine de pin la battait de cent coudées. Il se foutait également que son pantalon lui colle aux genoux. Cela aurait été légèrement plus irritant, en revanche, si quelques gouttes de ce nectar avaient coulé dans ses bottes, mais non, pas une seule.

Sa main se porta d’elle-même sur la crosse de son revolver. Dieux et déesses, voilà qui allait détourner son esprit de ses mains poisseuses et de l’absence d’une pute. Et une bonne distraction valait bien un petit arrosage.

Le silence insonorisait la salle à présent. Stanley se tenait raide comme un soldat au garde-à-vous derrière le bar, tirant avec nervosité sur l’un de ses brassards élastiques. À l’autre extrémité du bar, Reynolds fixait son partenaire avec un vif intérêt. Il prit un clam dans le seau fumant et en brisa la coquille contre le rebord du bar, comme celle d’un œuf dur. Toujours à genoux, Sheemie leva vers Depape de grands yeux apeurés, mangés par ses mèches noires en bataille. Il fit de son mieux pour sourire.

— Eh bien, mon garçon, on peut dire que tu m’as copieusement arrosé, fit Depape.

— Désolé, mon grand, j’m’suis pris un croche-pa-patte, fit Sheemie, balançant une main par-dessus son épaule : quelques gouttes de pisse de chameau volèrent du bout de ses doigts.

Quelque part quelqu’un s’éclaircit la gorge avec nervosité — raa-aagh ! La pièce était pleine d’yeux aux aguets et le calme qui la baignait permettait à chacun d’entendre le vent sur l’avant-toit et, à trois kilomètres de là, les vagues qui venaient se briser sur les rochers de la Pointe d’Hambry.

— Putain, qu’est-ce que tu nous baratines, toi ? s’exclama le cow-boy qui avait sursauté.

Il avait autour de vingt ans et peur tout à coup de ne plus jamais revoir sa maman.

— T’amuse point à m’coller tes emmerdes sur le dos, pauv’ débile.

— Peu importe comment c’est arrivé, reprit Depape, conscient d’avoir un public et sachant qu’avant tout un public réclame d’être diverti.

Sai R.D. Depape, histrion-né, entendait bien ne pas décevoir cette attente.

Pinçant son pantalon de velours au-dessus du genou, il en remonta les jambes : le bout de ses bottes apparut, luisant d’humidité.

— Regarde un peu dans quel état t’as mis mes bottes.

Sheemie tout sourire levait des yeux terrifiés vers lui.

Stanley Ruiz décida qu’il ne pouvait pas laisser les choses continuer ainsi sans tenter au moins de les arrêter. Il avait connu Dolores Sheemer, la mère du garçon ; il était même possible qu’il en soit le père. Dans tous les cas, il aimait bien Sheemie. C’était un simplet, mais il avait bon cœur ; il ne buvait jamais et faisait toujours bien son boulot. Il savait aussi vous gratifier d’un sourire, même par les plus froids et les plus brumeux des jours d’hiver : talent que nombre de gens dotés d’une intelligence normale ne possédaient point.

— Sai Depape, fit-il d’un ton respectueux, s’avançant d’un pas. Je suis vraiment désolé. Je serai heureux de vous payer des verres le reste de la soirée en dédommagement de ce regrettable…

Depape agit alors avec une célérité trop grande pour être perçue, mais ce ne fut pas ce qui stupéfia le plus ceux qui étaient présents au Repos ce soir-là ; ils s’attendaient bien à ce qu’un membre de la bande à Jonas ait des réflexes rapides. Non, ce qui les abasourdit bel et bien fut qu’il n’ait même pas pris la peine de chercher sa cible des yeux. Il localisa Stanley au son de sa voix.

Depape dégaina et fit décrire à son arme un arc ascendant vers la droite. Elle vint frapper Stanley Ruiz en pleine bouche, lui écrasant les lèvres et lui brisant trois dents. Du sang éclaboussa le miroir derrière le bar ; quelques gouttes voltigeant haut vinrent orner le bout du naseau gauche du Gai Luron. Stanley hurla en se collant les mains sur le visage et tituba à reculons contre l’étagère, dans son dos. Dans le silence ambiant, le cliquetis des bouteilles qui s’entrechoquaient prit un relief sonore considérable.

Au bout du bar, Reynolds brisa un autre clam, fasciné par le spectacle. Aussi bon qu’une pièce de théâtre, c’était.

Depape reporta son attention sur le garçon agenouillé.

— Tu vas me nettoyer mes bottes, dit-il.

Le soulagement vint brouiller les traits de Sheemie. Nettoyer ses bottes ! Et comment ! Tu parles ! Tout de suite ! Il sortit le chiffon qu’il avait en permanence dans sa poche revolver. Il n’était même pas encore sale. Enfin, pas trop.

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