Magie et Cristal
- Автор: Кинг Стивен Эдвин
- Серия: La Tour Sombre #4
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions J'ai Lu
- ISBN: 978-2290345924
- Переводчик: Marie de Prémonville
- Жанр: Ужасы
Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:
— Son oncle !
C’était pour elle le premier échange de la soirée.
— Son oncle, elle est bien bonne, celle-là. Hein, Rennie ?
Renfrew ne répondit rien, se contentant de repousser sa coupe d’ale et attaquant finalement son potage.
— Vous m’surprenez fort, jeune homme, si fait. Vous avez beau venir de l’Intérieur, bonté divine, j’dirais que quiconque s’est chargé de vous apprendre les usages du monde réel — celui qui s’trouve ni dans les livres ni sur les cartes — s’est arrêté un poil trop tôt. C’est sa…
Suivit un mot si lourdement dialectal que Roland ne le reconnut pas. À l’oreille, on aurait dit sifine, à moins que ce ne fût shivine.
— Plaît-il ?
Il souriait, mais d’un sourire qui devait être d’une froideur et d’une fausseté à tout crin, lui parut-il. Il avait un poids sur l’estomac, comme si le punch, le potage et l’unique lamelle de bœuf qu’il avait mangée par politesse ne formaient plus qu’une boule. Il lui avait demandé êtes-vous une servante, sous-entendant par là servez-vous à table. Peut-être servait-elle, mais selon toute apparence dans une pièce bien plus privée que celle où il se trouvait. Il ne voulut soudain plus rien entendre ; la signification du mot qu’avait employé la sœur du Maire n’avait plus le moindre intérêt pour lui.
Une autre crise de fou rire secoua le haut de la table. Susan, les joues congestionnées, les yeux étincelants, riait à gorge déployée. Une bretelle de sa robe avait glissé le long de son bras, dévoilant le tendre creux de son aisselle. Comme il la regardait, le cœur plein de crainte et de désir, elle la remit en place d’un geste machinal.
— Ça signifie « tranquille petit bout de femme », dit Renfrew, visiblement mal à l’aise. C’est un ancien terme, qu’on emploie plus guère, ces jours…
— Tais-toi donc, Rennie, lui intima Coraline Thorin qui ajouta, se tournant vers Roland : C’est rien qu’un vieux cow-boy, il ne peut jamais s’empêcher de pelleter du crottin même quand il est loin de ses bourrins bien-aimés. Shivine veut dire épouse de seconde main. Du temps de mon arrière-grand-mère, ça désignait une putain… mais d’une certaine catégorie.
Elle fixa Susan de ses yeux délavés : cette dernière sirotait de l’aie à présent, puis se retourna vers Roland. Elle avait dans le regard une lueur d’amusement sinistre que Roland ne prisa guère.
— La catégorie de putain qu’on paie en espèces sonnantes et trébuchantes, la catégorie trop bonne pour le simple chaland.
— C’est sa gueuse ? demanda Roland, les lèvres comme frottées de glace.
— Si fait, dit Coraline. Point encore consommée, pas avant la Moisson — ce qui ne rend point très heureux mon frère, je vous le garantis —, mais achetée et payée tout comme dans l’ancien temps, assurément.
Coraline marqua un temps d’arrêt avant d’ajouter :
— Son père en mourrait de honte s’il pouvait la voir.
Elle s’exprimait sur un ton de satisfaction mélancolique.
— J’crois qu’y faut point juger l’Maire trop dur’ment, fit Renfrew d’un ton pontifiant et embarrassé.
Coraline l’ignora. Elle observait le profil de Susan, le doux renflement de sa poitrine au-dessus de la ganse de soie du corsage, la masse dénouée de ses cheveux. Toute trace d’humour avait disparu du visage de Coraline Thorin, remplacée par une sorte de mépris glacial.
En dépit de lui-même, Roland se retrouva à imaginer les mains tout en jointures du Maire en train d’abaisser les bretelles de la robe de Susan, de ramper sur ses épaules nues, et de plonger comme des crabes grisâtres dans sa chevelure. Il tourna les yeux vers l’autre extrémité de la table et ce qu’il y vit n’était guère plus réjouissant : Olive Thorin, qu’on avait reléguée en bout de table, dévisageait les rieurs assis à l’opposé d’elle. Elle ne quittait pas des yeux son mari qui, non content de l’avoir remplacée par une belle jeune fille, lui avait fait don d’un pendentif qui démodait ses propres boucles d’oreilles en sourdfeux, par comparaison. Mais son visage ne reflétait ni haine ni mépris colérique comme celui de Coraline. La regarder en aurait été facilité, si tel avait été le cas. Elle fixait simplement son mari avec humilité, chagrin et confiance. À présent, Roland comprenait pourquoi il l’avait trouvée triste. Elle avait toutes les raisons de l’être.
Le groupe autour du Maire se mit à rire de plus belle ; Rimer, de la table voisine qu’il présidait, s’était penché vers eux pour les gratifier d’un bon mot. Il avait dû être particulièrement bon. Car cette fois, même Jonas riait. Susan, une main posée sur sa poitrine, prit sa serviette et s’en tamponna le coin de l’œil où perlait une larme de gaieté. Thorin recouvrit son autre main de la sienne. Elle tourna les yeux en direction de Roland, toujours rieuse, et rencontra son regard. Ce dernier songeait à Olive Thorin, assise en bout de table, avec le sel et les épices, un bol de potage qu’elle n’avait pas touché devant elle et ce sourire malheureux aux lèvres. Assise là où la jeune fille pouvait la voir, de même. Et il songea que, s’il avait été armé de ses revolvers, il aurait dégainé et logé une balle dans le cœur de pierre de cette petite pute de Susan Delgado.
Avant de se dire : qui espères-tu tromper ?
Puis l’un des serveurs déposa un plat de poisson devant lui. Roland n’avait jamais eu aussi peu faim de sa vie… mais il n’en mangerait pas moins, de même qu’il retournerait dans son esprit les questions soulevées par sa conversation avec Hash Renfrew du Ranch Lazy Susan. Il se souviendrait du visage de son père.
Pour ça oui, je m’en souviendrai très bien, se dit-il. Si seulement je pouvais oublier celui que je vois au-dessus de ce saphir, là-bas.
Le dîner n’en finissait pas, interminable, traînant en longueur. Nul moyen de s’échapper non plus par la suite : on avait retiré la table qui se trouvait au centre de la salle de réception et quand les convives y retournèrent — tel le reflux d’un mascaret — ce fut pour y former deux rondes adjacentes sous les directives d’un sémillant petit homme roux — que Cuthbert devait affubler par la suite du titre de Ministre des Ris et des Jeux du Maire Thorin.
L’alternance fille-garçon, fille-garçon, fille-garçon, dans chaque ronde se mit en place avec force rires et difficultés (Roland supputa que deux tiers des invités étaient maintenant bien beurrés), puis les guitaristes attaquèrent une quesa. Ce qui se révéla une sorte de reel[6]. Les rondes tournaient en sens inverse jusqu’à l’arrêt momentané de la musique. Le couple formé alors par le point d’intersection des deux rondes venait danser au centre du cercle de la cavalière, au milieu des vivats et des battements de mains du reste des participants.
Le musicien-chef supervisait cette vieille tradition, apparemment fort goûtée, avec une propension au ridicule : il arrêtait ses muchachos de manière à former les couples les plus drolatiques : une grande avec un petit, une grosse avec un maigrichon, une vieille avec un jeune (Cuthbert se retrouva ainsi apparié à une cavalière qui aurait pu être son arrière-grand-mère, salué par les caquètements cacochymes de la sai et les rugissements d’approbation de la compagnie).
6
Reel, danse traditionnelle écossaise. (N.d.T.)