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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La question des possessions domaniales de l’Église reste l’une des plus importantes. La querelle entre « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs » continue d’être très vive. La terre est une richesse majeure et, plus le souverain en possède, plus il est puissant. Mais l’Église défend fermement ses biens. Le conflit s’achève sur une demi-mesure. En mai 1551, un oukaze (décret) du tsar confisque toutes les terres et domaines accordés par la Douma des Boïars aux évêques et monastères, après la mort de Vassili III. La loi interdit désormais à l’Église d’acquérir de nouvelles terres, sans en informer préalablement les autorités laïques. Les princes ne peuvent plus, abandonner leurs votchinas au profit de l’Église. Ainsi l’élargissement des possessions ecclésiastiques est-il stoppé. Mais on est encore loin de la sécularisation : les principales richesses domaniales de l’Église restent intactes.

De nombreuses autres résolutions du concile des Cent Chapitres ont un caractère de compromis. En outre, bien des décisions et réformes envisagées, n’existeront que sur le papier, ou n’aboutiront pas. Néanmoins, l’orientation de ces changements est évidente : on veut renforcer le pouvoir central et affaiblir les oudiels. Subissant une défaite dans un domaine, le gouvernement se rattrape dans un autre. L’Église conserve la majeure partie de ses terres, mais elle perd les tarkhanes, ces chartes qui l’exonéraient d’impôts. Le tsar la prive ainsi de privilèges dont elle jouissait depuis le temps des Tatars.

Les innovations apportées dans l’administration locale sont une illustration éloquente des réformes. Le système du kormlenié faisait de plus en plus la preuve de son inefficacité : les plaintes affluaient à Moscou, dénonçant le brigandage et le pillage, de même que l’inaction des responsables du cru (les bénéficiaires du kormlenié). Le tsar, en outre, avait promis publiquement, sur la place Rouge, d’en finir avec ce privilège des boïars. Néanmoins, la résistance de ces derniers – et les hésitations du tsar – étendront sur des années la liquidation du kormlenié. La réforme administrative effectuée au début des années 1550, se contente de l’affaiblir et de le limiter, en instaurant un système d’autogestion locale. La réforme des terres, comme les autres, n’est réalisée que partiellement et elle ne touche pas la totalité du pays ; quoi qu’il en soit, l’idée paradoxale qui la fonde – vers la centralisation par le biais de l’autogestion – met en lumière les grands traits du système politique de l’État moscovite. Première constatation : l’autogestion est décrétée et instaurée d’en haut. Arrondissements et districts ont désormais le droit de remplir les fonctions attribuées jusqu’alors au boïar bénéficiant du kormlenié (justice et collecte de la redevance). Toutefois, ce droit tout neuf est considéré comme une faveur (une libération du kormlenié) qu’il convient de payer au gouvernement. Ce dernier point contribuera à retarder l’application de la réforme, nombre de communautés rurales étant trop pauvres et peu peuplées pour s’offrir « l’autogestion ». La réforme, en outre, conserve le principe de caution solidaire pour les redevances d’État.

Le paradoxe de la réforme en révèle la grande finalité : englober l’ensemble de la population dans l’appareil autocratique d’État en construction. La France des XIIe-XIIIe siècles (Philippe Auguste, Louis X), l’Angleterre de la fin du XIIIe et du début du XIVe (Édouard Ier) avaient instauré, elles aussi, un système d’autogestion communautaire. La différence fondamentale avec la réforme entreprise en Moscovie, est que les pouvoirs locaux doivent désormais s’occuper des affaires de l’État tout entier, et non plus uniquement de celles de leur région. Ils sont en outre placés sous le contrôle du gouvernement central.

La réforme la plus importante est d’ordre militaire. Elle commence en 1550, date à laquelle, sur l’ordre du tsar, sont rassemblés mille des « meilleurs hommes de service », enfants de boïars et de nobles, pour former un « régiment moscovite ». Elle s’achève en 1556, par un oukaze du tsar : propriétaires terriens et détenteurs de votchinas sont placés à égalité devant le service des armes. Pour cent cinquante dessiatines6 de labours, le propriétaire terrien doit fournir à l’armée un guerrier, avec son équipement complet : « Un homme à cheval, avec armure complète et un cheval de rechange pour les lointaines destinations. »

Le caractère bâtard des autres réformes, leur inachèvement ont moins d’importance que le succès représenté par la nouvelle organisation de la chose militaire. « Le service des armes, écrit Vassili Klioutchevski, concentrait tous les aspects de l’action étatique, et les autres domaines – non militaires – de l’administration de l’État n’étaient que secondaires ; ils étaient cependant soumis aux intérêts de celui-ci, avaient vocation à le servir7. » Quatre siècles et demi plus tard, un publiciste moscovite, critiquant vivement les réformes démocratiques de Boris Eltsine, leur opposera « le bon vieux temps. Jusqu’à la perestroïka, la Russie (l’URSS) vivait, pour reprendre l’expression de Mendeleïev, “selon les lois du temps de guerre”, employant ses meilleures ressources aux besoins de l’armée. Quelle que soit la façon dont nous jugions cette politique aujourd’hui, elle n’était pas absurde et reposait sur un fondement historique solide8. » Scandalisé par la tyrannie d’Ivan IV le Terrible et condamnant les flots de sang versé, Nikolaï Karamzine note comme une réussite la création par le tsar d’« une armée roturière, telle qu’il n’y en eut jamais auparavant – innombrable, toujours prête9… »

La grande force militaire de l’État moscovite demeure la cavalerie, formée par les boïars, leurs enfants, les propriétaires terriens. Ils se présentent en armes et à cheval sur le lieu de rassemblement, fixé par le Razriadny prikaze (« ministère » chargé de l’armée). Pour la première fois en Russie, Ivan entreprend de former une armée permanente. Le noyau en est constitué par les streltsy (arquebusiers), dont il est fait une première mention en 1552, à propos de la campagne de Kazan. Il s’agit d’un type nouveau de force armée : les streltsy sont en effet recrutés parmi les hommes libres et doivent servir leur vie durant. Armés d’arquebuses et équipés à la manière ouest-européenne, ils sont la force de frappe de la troupe moscovite. L’infanterie fait son apparition. Les premiers canons avaient d’abord été importés de l’étranger, puis, sous le règne d’Ivan III, on en avait commencé la fabrication à Moscou. Selon le témoignage de l’ambassadeur anglais Giles Fletcher, pas un souverain chrétien de ce temps ne dispose d’une telle puissance de feu.

La nouvelle organisation de l’armée, qui dépend désormais directement et fortement du pouvoir central, donne au tsar des moyens supplémentaires pour renforcer la puissance autocratique. En perdant leur suprématie au sein de l’armée, les boïars perdent aussi leur importance politique et étatique. Le rôle des petits et moyens propriétaires, hommes de service, s’accroît en revanche.

8 Vers l’est et vers l’ouest

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