Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Ivan Peresvetov livre son projet en 1549, au moment même où, après l’incendie de Moscou et l’émeute des citadins, le jeune tsar, entouré de nouveaux conseillers, entame des réformes. Les deux principaux conseils suggérés par Peresvetov ne peuvent que susciter l’intérêt d’Ivan : ils correspondent à ses idées et à son état d’esprit. Le premier concerne la méthode de gouvernement. Peresvetov le formule sous la forme d’un aphorisme : « Le tsar ne peut se passer de la terreur ; tel un cheval sans bride sous le tsar, est un royaume sans terreur. » Le second conseil porte sur les fondements de l’État : Peresvetov propose d’exproprier la terre. Quinze ans plus tard, le conseil sera d’actualité pour les « janissaires » ; le tsar leur donnera le nom d’opritchniks. Au début des années 1550, le second conseil sera, lui aussi, à l’ordre du jour.
En 1550, un Zemski sobor (Congrès de la Terre) est réuni sur la place Rouge à Moscou. Le protocole ne s’en est pas conservé et l’on en ignore la composition (les historiens en sont réduits aux suppositions). La chronique nous offre toutefois une relation du sobor et, l’année suivante, lorsqu’a lieu le Tserkovny sobor (concile de l’Église) des Cent Chapitres (Stoglav), Ivan évoque les propos qu’il a tenus sur la place Rouge. D’une part, le tsar propose, en 1550, à toutes les catégories sociales de faire la paix et de résoudre pacifiquement tous les différends. Le souverain semble ainsi tirer les leçons du passé et annoncer le début d’une ère nouvelle, durant laquelle les rênes du pouvoir seront entre ses mains. Pour Vassili Klioutchevski, « le premier Zemski sobor de Moscou est un acte de contrition du tsar et de la régence boïare, inouï dans l’histoire européenne ». Mais le même Klioutchevski rapporte les accusations lancées sur la place aux boïars présents : « Ô iniques concussionnaires et rapaces, qui tant vous faites mauvaise renommée ! Que nous répondrez, à présent, vous par qui tant de larmes ont coulé ? Je suis pur de ce sang, mais vous, attendez-vous au châtiment4. » Il est aisé de retrouver dans les propos du tsar (qu’il les ait vraiment prononcés ou que le chroniqueur en ait donné son interprétation), un écho des idées de Peresvetov.
Les réformes amorcées touchent aux fondements mêmes du système politique. En 1551, un concile a lieu, qui prend le nom de Stoglav, car ses décisions sont formulées en « cent chapitres ». Réunis dans un ouvrage intitulé à son tour les Cent Chapitres, ils sont une source inestimable pour les chercheurs qui se consacrent à l’époque d’Ivan IV le Terrible. En 1550, la Douma des boïars a entériné un nouveau code des lois, version remaniée du Soudiebnik de 1497, élaboré sous le règne d’Ivan III. Il traduit une volonté d’instaurer, dans la vie de l’État, l’uniformité d’un ordre juridique commun à toutes les couches de la société. Le Soudiebnik prévoit de sévères châtiments pour les juges qui ne seraient pas intègres, il poursuit la délation, soumet à des règles particulières l’application de la torture et les joutes oratoires des tribunaux. L’administration de ce temps, précisons-le, se limite presque entièrement à la fonction judiciaire. Aussi l’instauration d’un nouveau Soudiebnik est-elle un élément capital de la réforme administrative. On accélère la mise en place de prikazes (embryons de ministères) et les fonctions de leur bureaucratie se voient élargies, tandis que le pouvoir des namiestniks (fonctionnaires) bénéficiant du kormlenié est restreint. La situation des paysans, elle, demeure inchangée ; on conserve les normes de la Saint-Georges, qui laissent la possibilité de quitter un propriétaire pendant une durée de deux semaines, à la fin de l’automne.
Un an plus tard, en 1551, les Cent Chapitres envisagent la plupart des affaires de l’État et, pêle-mêle, certains problèmes de la vie quotidienne. Le miestnitchestvo – les querelles de préséance entre les boïars, dans les campagnes militaires – est interdit ; on décide de procéder à un inventaire des terres et de reconsidérer les domaines consentis aux « hommes de service », afin qu’il y ait accord entre les dimensions des propriétés accordées et les obligations de service.
Le concile ordonne de fermer les débits de boissons, apparus à cette époque à Moscou. Cette résolution est un épisode supplémentaire de la lutte que se livrent, depuis des siècles, intérêts de l’État et bonnes intentions. Le Vénitien Josaphat Barbaro note, en 1436, que le droit de fabriquer des boissons alcoolisées (hydromel et bière) appartient entièrement au Trésor et que le prince Ivan III veille jalousement à ce que ses intérêts ne soient pas lésés. Un siècle plus tard, l’Italien Alberto Campense, informant le pape Clément VII des affaires moscovites, ne manque pas de mentionner (1523) que les habitants de Moscou n’ont l’autorisation de boire que les jours de fêtes : « Ce travers national [l’ivrognerie] a contraint le souverain à interdire définitivement, sous peine des plus lourdes peines, l’usage de la bière et autres boissons fermentées, à la seule exception des jours fériés. » Herberstein rapportait déjà que le prince Vassili III tolérait que ses serviteurs boivent tout leur soûl, mais uniquement dans un faubourg de la ville spécialement prévu à cet effet et baptisé Nalivka (« liqueur »). Les débits avaient nom kortchma, on pouvait à la fois y boire et s’y restaurer.
Au XVIe siècle, la Russie moscovite fait connaissance avec la vodka. Inventée par les Arabes au IXe siècle (al-kohl), l’eau-de-vie pénètre en Europe occidentale au XIIIe siècle et, jusqu’au XVIe, n’est utilisée que comme médicament ; elle se vend d’ailleurs dans les pharmacies. À la fin du XIVe siècle, les Génois l’apportent en Russie méridionale puis, à compter de la première moitié du XVIe siècle, elle se répand dans tout le nord-est. Les établissements qui assurent la vente de cette boisson vouée à devenir incroyablement populaire, reçoivent le nom tatar de kabak. Ce mot, qui sera l’un des plus usités de la langue russe, a vu se modifier quelque peu son sens originel. Pour les Tatars, le kabak est une sorte d’auberge où l’on vend nourriture et boissons. Son homonyme russe ne propose que de la vodka. Sur l’ordre d’Ivan, le premier de ces kabaks est construit à proximité du Kremlin, sur un baltchoug (mot tatar, qui signifie : marais, fange)5. Il est d’un tel rapport qu’il réduit à néant les louables intentions du concile des Cent Chapitres, qui voulait liquider la nouvelle institution.
Le concile relève des erreurs de copistes dans les livres saints. Elles s’expliquent par l’ignorance du clergé, elle-même la conséquence de l’absence d’écoles. Le concile rappelle, nostalgique, qu’« autrefois, on trouvait des établissements d’enseignement dans le royaume de Russie, à Moscou et dans le Grand Novgorod, et que, dans d’autres villes, nombreux étaient ceux qui apprenaient à écrire, à chanter et à lire, aussi y avait-il beaucoup plus d’instruction ». On décide d’ouvrir une imprimerie à Moscou, où les livres seront réalisés d’après les modèles les plus exacts. En même temps, le concile condamne les ouvrages mécréants et hérétiques : le recueil de sagesse moyenâgeuse qui porte, en Russie, le nom d’Aristote, ainsi que les descriptions astronomiques d’Emmanuel Ben Jacob, intitulées le Chestokryl (Le Séraphin). De fait, presque toute la littérature profane est jugée hérétique…