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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Car celui qui frappe est meilleur, et celui que l’on frappe et ligote, moins bon.

Ivan IV LE TERRIBLE.

La réforme militaire donne les moyens d’atteindre le grand but : la réalisation du programme de politique étrangère, élaboré par la Rada élue. La nouvelle armée subit l’épreuve du feu à Kazan. À compter de 1547, Ivan IV le Terrible entreprend presque chaque année une campagne contre cette ville. L’effondrement de la Horde d’Or a cédé le pas à de nouvelles formations étatiques. En 1430, un descendant de Batou fonde, nous l’avons vu, le khanat de Crimée, dont les frontières, marquées à l’est par le cours inférieur du Don et à l’ouest par celui du Dniepr, atteignent, au nord, Ielets et Tambov. Dans le dernier quart du XVe siècle, la Crimée – qui a pour capitale la ville de Bakhtchisaraï – est devenue vassale de la Sublime Porte. En 1445, apparaît le khanat indépendant de Kazan. Son territoire correspond à peu près à celui de l’ancien État bulgare, sur la Volga moyenne et la Kama. La population en est principalement composée de Tchérémisses et de Bachkirs, qui parlent une langue türke, et de Mordves et de Tchouvaches, se rattachant au groupe finno-ougrien. Des peuples que la Rus a coutume de nommer Tatars. En 1466, le khanat d’Astrakhan émerge à son tour. Il a pour frontières le cours inférieur de la Volga à l’est, celui du Don à l’ouest, le Kouban et le Terek au sud. Les steppes du Dniepr à la mer d’Aral sont, elles, aux mains de la puissante Horde de Nogaï.

À partir des années 1460, Moscou s’intéresse de plus en plus à ce qui se passe dans la ville de Kazan, où se forment deux partis, l’un en faveur de la Crimée, l’autre moscovite, soutenant chacun « son » prétendant au trône du khanat. Les campagnes d’Ivan IV le Terrible sont la continuation de la politique menée par son père, qui envoyait ses troupes comme un argument de poids en faveur du candidat de Moscou. En 1551, sur le conseil du shah Ali que Moscou, par trois fois, place sur le trône de Kazan et que, par trois fois, les habitants de la ville chassent de chez eux, Ivan fait édifier sur la rive droite (escarpée) de la Volga, la ville de Sviïajsk. Disposant ainsi d’une base solide, il se lance à la conquête de Kazan.

Ivan n’a pas besoin de chercher à justifier cette entreprise : les raids tatars, en effet, ruinent la Rus. En 1521, la Horde criméo-tatare unie est aux portes du Kremlin ; en 1523, le khan de Crimée s’apprête à effectuer une nouvelle incursion, mais il est stoppé sur l’Oka par l’artillerie moscovite. En juin 1552, le khan de Crimée, désireux de couper la route aux troupes de Moscou qui marchent sur Kazan, surgit devant Toula ; il tente en vain de prendre d’assaut la ville et s’en retourne chez lui. Kazan résiste de juin à octobre et finit par être vaincue. De nouveau, l’artillerie et une large utilisation des mines contre les murailles de la ville ont eu rôle déterminant.

En octobre 1992, le Tatarstan célèbre le quatre cent quarantième anniversaire de la prise de Kazan par les Russes, comme un jour de deuil, marqué par la perte de l’indépendance nationale. Reconnaissant, dans une lettre aux Izvestia, que « de nombreux Tatars périrent quand les troupes d’Ivan IV le Terrible donnèrent l’assaut à Kazan », un politologue russe pose cette question : « Peut-on juger de cet événement à partir de nos points de vue d’aujourd’hui1 ? » Bien évidemment rhétorique, la question a toutefois le mérite de montrer que les glorieuses victoires russes furent, pour d’autres, de tragiques défaites.

La conquête du khanat de Kazan et le rattachement de son territoire à l’État moscovite constituent un événement d’une extrême importance dans l’histoire de l’Empire russe. Pour la première fois, Moscou sort largement des limites ethnographiques et religieuses de la Grande-Russie, et se trouve confrontée à la nécessité d’aller toujours plus loin, à des fins défensives. La conquête de Kazan ne met pas un terme à la guerre : la population, en effet, continue de lutter. Pour pacifier la région, il convient de s’assurer une solide maîtrise de tout le cours de la Volga. En 1554, les troupes de Moscou occupent Astrakhan. En 1556, le khanat d’Astrakhan est englobé dans l’État moscovite.

La région de la Volga est désormais entièrement aux mains des Russes et Moscou se trouve au voisinage direct de la Perse, de l’autre côté de la Caspienne. La Horde de Nogaï se livre à un commerce actif avec la Rus. En 1551 et 1552, elle livre ainsi à Moscou plus de cinquante mille chevaux, sans lesquels la campagne de Kazan serait impossible. Les mourzas de Nogaï considèrent en outre Ivan IV le Terrible comme « un des leurs », en plus noble : le tsar de Moscou est en effet perçu comme l’héritier de Gengis Khan. Dans la correspondance qu’Ivan entretient avec les mourzas, il ne réfute pas cette glorieuse ascendance2. Après la conquête de Kazan et d’Astrakhan, le pouvoir est pris, dans la Horde de Nogaï, par un partisan de Moscou. La carte de l’empire moscovite se modifie comme par magie. Les frontières méridionales glissent de l’Oka au Terek. À l’ouest, s’ouvre l’espace sibérien. En 1555, une ambassade du khan de Sibérie, Ediguer, vient faire allégeance à Moscou et promet de payer le tribut. Moscou conserve toutefois un ennemi redoutable dans les steppes du sud : le khan de Crimée. Sa situation de vassal du sultan turc permettra aux historiens russes d’avant la révolution, et plus encore aux historiens soviétiques, de présenter Constantinople comme le centre d’une « politique hostile à l’État russe3 ».

L’historien français Alexandre Bennigsen qui analyse, au milieu du XXe siècle, les documents diplomatiques ottomans conservés à Constantinople dans les archives du palais de Topkapi, ainsi que les textes moscovites concernant les « affaires de Nogaï » publiés à la fin du XVIIIe siècle4, parvient à la conviction que « la prise de Kazan passa inaperçue de la Sublime Porte5 ». Des tentatives avaient été effectuées en 1497 pour instaurer des relations officielles entre Moscou et Constantinople ; Ivan III avait alors dépêché une ambassade dans la capitale de la Sublime Porte. Mais le comportement de l’ambassadeur, Mikhaïl Plechtcheïev, avait manifestement déplu aux autorités turques (sans que l’on sache exactement ce qui s’était passé), et l’ambassade s’en était retournée honteusement chez elle. Cela n’avait pas empêché le développement d’un commerce intensif entre Moscou et les Turcs.

Les Ottomans achètent aux Russes des zibelines, des défenses de morses, des faucons et de l’ambre ; ils paient en or et pierres précieuses. Le négoce des fourrures avec la Porte est, au XVIe siècle, la grande source de métaux précieux pour l’État moscovite. Les diplomates turcs, eux, voient la Moscovie comme une contrée riche mais sauvage et inconnue, ne présentant ni intérêt ni grand danger. En outre, lorsque Moscou entreprend la conquête de la Volga musulmane, la Porte est entièrement absorbée par sa lutte contre les Safavides perses et les préparatifs d’une expédition à l’ouest, contre la Transylvanie. Le sultan pousse alors le khan de Crimée à entrer en guerre contre la Pologne – la Lituanie –, ennemie de Moscou.

L’élargissement des frontières de la Moscovie apporte des avantages économiques considérables : de nouvelles voies commerciales s’ouvrent, Moscou acquiert de nouvelles terres fertiles. Plus encore, le souverain moscovite devient le maître des peuples musulmans installés sur les territoires conquis. Ivan le Terrible en a pleinement conscience et cela se traduit, entre autres, par une attitude que l’on pourrait qualifier de scrupuleuse envers l’islam. Dans la charte d’investiture remise à Gouri, nommé archevêque de Kazan, le tsar exige que les boussourmans (musulmans) soient « éclairés de la lumière du christianisme par l’amour », précisant qu’ils « ne doivent pas être amenés au baptême par la peur6 ». La tolérance religieuse s’éteindra, à la tête de l’État russe, avec le Terrible. Connu pour sa dévotion, le tsar Fiodor ordonnera, en 1593, aux voïevodes de Kazan I. Vorotynski et A. Viazemski, d’« anéantir toutes les mosquées ».

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