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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Vous êtes tous timbrés !

— Elle parle par monosyllabes. Pour la lever, c’est toute une affaire, elle dit qu’elle a des poignards dans le dos, qu’elle a cent deux ans, que ça grince de partout… Et ça dure depuis trois mois !

— C’est vrai que ça ne lui ressemble pas…

— J’ai fini par faire venir madame Suzanne, tu sais notre…

— Celle que tu appelles la guérisseuse d’âmes et moi, la rebouteuse ?

— Oui. Elle a été formelle : Choupette est travaillée. On veut sa mort par lent éteignement. Depuis elle essaie de la dégager, mais chaque fois que ça va mieux, elle a deux jours de bons, elle mange un peu, elle sourit, elle pose la tête sur mon épaule, je retiens mon souffle… et elle rechute. Elle dit qu’elle sent qu’on la débranche. Qu’on la retire de la vie. Madame Suzanne sait plus quoi faire. Elle assure que c’est un envoûtement puissant. Que ça va être long. En attendant, nous, on dépérit. La petite qui s’occupait du bébé a pour mission de ne pas lâcher Choupette d’une semelle. J’ai peur qu’elle fasse une bêtise. Et moi, je m’occupe de Junior…

— Vous êtes tous les deux surmenés, c’est tout. C’est pas un âge aussi pour faire un bébé !

Marcel la regarda comme si elle lui retirait sa raison de vivre. Tout le bleu de son regard disparut et il eut en une seconde les yeux complètement délavés.

— C’est pas une chose à dire, ça, Ginette ! Tu me déçois grandement.

— Excuse-moi. T’as raison. Vous êtes forts comme deux chênes. Deux chênes qui ont un pet au casque !

Elle s’approcha de Marcel, passa la main sur son cou de taureau. Le caressa doucement. Il s’affala sur ses bras repliés et gémit :

— Aide-nous, Ginette, aide-nous… Je sais plus quoi faire.

Elle continua à lui masser le cou, les épaules. Lui parla doucement de sa force, de sa puissance en affaires, de sa ténacité, de sa ruse, de l’empire industriel qu’il avait créé, tout seul, n’écoutant que son instinct. Elle ne choisissait à escient que des mots musclés pour lui tonifier l’âme.

— Tu en as parlé à qui d’autre ?

Il lui jeta un regard éperdu.

— À qui veux-tu que j’en parle ? On va penser que je suis fou !

— C’est sûr.

— J’ai réagi comme toi quand madame Suzanne m’a parlé. Je l’ai envoyée au fond du bocal. Et puis, je me suis renseigné. J’ai fait une vraie enquête. Ces choses-là existent, Ginette. On n’en parle pas parce qu’on a des racines carrées dans la tête, mais elles existent.

— Dans les pays à vaudou, à Haïti ou à Ouagadougou !

— Non. Partout. On jette un sort, un mauvais sort, et la victime est ligotée de malheur. Engluée dans une toile d’araignée. Elle peut plus bouger, elle peut plus rien faire sans déclencher l’adversité. L’autre jour, Choupette a voulu sortir le petit au parc, et tu sais pas quoi ? elle s’est foulé la cheville et on lui a volé son sac ! Quand elle a essayé de repasser une de mes chemises, la planche a brûlé et, y a deux jours, elle a pris un taxi pour aller chez le coiffeur, il a été embouti au premier carrefour…

— Mais qui pourrait lui en vouloir au point de souhaiter sa mort, votre mort à tous les deux ?

— Sais pas. Je ne savais même pas que ce genre de choses existait. Alors…

Il éleva le bras et le laissa retomber lourdement.

— C’est ça qu’il faut trouver… Tu as été un peu dur en affaires dernièrement ?

Marcel secoua la tête.

— Pas plus que d’habitude. Je ne fais jamais de crasses, tu le sais bien.

— Tu t’es engueulé avec quelqu’un ?

— Non. Je suis même plutôt affable. Je suis si heureux, j’ai envie que tout le monde soit heureux autour de moi. Mon personnel est le mieux payé du monde, les primes attendriraient le plus rigide des syndicalistes, je répartis scrupuleusement tous les bénéfices, et tu as vu, j’ai fait installer une garderie pour les enfants des employés, un terrain de boules dans la cour pour la pause du déjeuner… Manque plus que la buvette et la plage, et c’est le Club Med, ma boîte ! Pas vrai ?

Ginette s’assit à côté de lui et demeura pensive.

— C’est pour ça qu’elle ne vient plus nous voir, dit-elle à voix haute.

— Comment veux-tu qu’elle t’explique ? Elle a honte, en plus. On a fait le tour de tous les spécialistes, des tonnes de scanners, de radios, de bilans. Ils trouvent rien. Rien !

Sur le canapé, Junior se crevait les yeux à tenter de déchiffrer son annuaire. Ginette resta un long moment à l’observer. C’est un drôle d’enfant, quand même. À son âge, un bébé, ça joue avec ses mains, ses doigts de pieds, une peluche, ça ne bouquine pas des annuaires !

Il leva le regard et la dévisagea. Il avait les mêmes yeux bleus que son père.

— Ma-ra-bou ! balbutia-t-il, couvert de bave. Ma-ra-bou.

— Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Ginette.

Marcel se redressa, hébété. Junior répéta. Il avait les cordes vocales tendues à se rompre et ça faisait des traînées rouges sur son cou. Un triangle de veines violettes s’était allumé entre ses yeux. Il mettait toute son énergie de bébé à tenter de se faire entendre.

— Marabout, traduisit Marcel.

— C’est ce que je me disais ! Mais comment…

— Vérifie. Il a dû voir un encart de pub pour un de ces sorciers à la noix !

Mon Dieu ! se dit Ginette. C’est moi qui vais devenir folle !

Mylène était dégoûtée : les carreaux de sa salle de bains se décollaient et la poignée de la porte lui était restée dans la main. « Bordel de merde ! s’exclama-t-elle, neuf mois que je vis dans cet appartement et il commence déjà à se déglinguer ! » Sans parler de l’étagère au-dessus de son lit qui lui était tombée dessus, des plombs qui provoquaient des courts-circuits, allumant des feux d’artifice dans la nuit, et du Frigidaire qui tournait à l’envers et ventilait de la canicule.

Quand elle faisait venir quelqu’un pour réparer, l’homme était à peine reparti que tout dégringolait à nouveau. Je n’en peux plus de vivre ici. Marre de parler avec mes mains ou de baragouiner un mauvais anglais, de passer mes soirées à regarder des karaokés stridents à la télé, de voir les gens cracher, roter, péter dans la rue, marcher dans la bouffe jetée par terre. D’accord, ils passent leur temps à rire et débordent d’énergie, d’accord y a qu’à se baisser pour ramasser des profits, mais je fatigue. Je voudrais les rives de la Loire, un mari qui rentre le soir, des enfants que j’aiderais à faire leurs devoirs et la trogne de PPDA sur mon écran. Ce n’est pas ici que je vais trouver tout ça ! La Loire ne fait pas de crochets par Shanghai, que je sache ! Une petite maison à Blois avec un mari chez Gaz de France, des enfants que je promènerais dans les jardins de l’Évêché, à qui je ferais des gâteaux et réciterais l’histoire des Plantagenêts. Elle avait affiché un plan de la ville sur le mur de sa cuisine et vaticinait debout en le détaillant. Elle avait de plus en plus souvent des crises de Blois. Rêvait de toits en ardoise, de rives sablonneuses, de ponts en vieilles pierres, de feuilles de Sécu à remplir et de baguettes moulées pas trop cuites sorties du four de la boulangère. Mais surtout, surtout, elle voulait des enfants. Longtemps, elle avait choisi d’ignorer ses penchants maternels, remettant à plus tard une tâche qui signerait la fin de sa carrière, mais elle ne pouvait plus se le cacher, son ventre réclamait des habitants.

En plus, comme par un fait exprès, Shanghai débordait d’enfants. Ils gambadaient, jouaient et dansaient, le soir, dans la ville. Quand elle marchait dans les ruelles du centre, elle pouvait presque passer la main sur les crânes ronds de bébés magnifiques qui lui souriaient et lui rappelaient que l’horloge biologique tournait inexorablement. Bientôt trente-cinq ans, ma vieille ! Si tu ne veux pas accoucher d’un raisin de Corinthe, va falloir trouver un ensemenceur. Elle ne voulait pas de fiancé aux yeux bridés. Elle n’avait pas le mode d’emploi des Chinois. Ne comprenait pas pourquoi ils riaient, se taisaient, semblaient en colère ou grimaçaient. Un vrai mystère. L’autre jour, elle avait dit à Elvis, le secrétaire de Wei, qu’on appelait ainsi à cause de ses rouflaquettes, qu’il avait l’air fatigué, avait-il bien dormi ? était-il grippé ? Il avait été secoué d’un fou rire que rien ne semblait pouvoir arrêter. On ne voyait plus ses yeux, il hoquetait, pleurait, se tordait. Sa solitude lui était apparue définitive et tragique.

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