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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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331. Étant en Italie, j'ai conseillé ceci à quelqu'un qui ne parvenait pas à parler l'italien, s'il ne cherchait qu'à se faire comprendre sans vouloir briller : qu'il emploie seulement les premiers mots latins, français, espagnols, ou gascons qui lui viendraient à la bouche ; en y ajoutant la terminaison italienne, il ne manquerait jamais de rencontrer quelque idiome du pays, toscan, romain, vénitien, piémontais ou napolitain, et le mot se confondrait ainsi avec l'une ou l'autre de ces formes si nombreuses ! Je dis la même chose de la philosophie : elle a tant de visages et de variétés, elle a dit tant de choses, que l'on peut y retrouver tous nos songes et toutes nos rêveries ! L'imagination humaine ne peut rien concevoir, en bien ou en mal, qui n'y soit déjà : « On ne peut rien dire, si absurde que ce soit, qu'on ne puisse le retrouver chez quelque philosophe » [Cicéron De Divinatione II, 58] Et je m'en autorise pour laisser un peu aller mes caprices en public : bien qu'ils soient nés chez moi, et sans modèle, je sais qu'il s'établira un lien entre eux et quelque opinion d'un Ancien, et qu'il ne manquera pas de se trouver quelqu'un pour dire : « Voilà où il a pris cela. »

332. Mes mœurs sont naturelles. Je n'ai appelé à mon secours pour les établir, aucun enseignement. Mais si simplettes soient-elles, quand l'envie m'a pris de les évoquer, et que pour les présenter un peu plus décemment au public, je me suis mis en devoir de les étayer par des raisonnements et des exemples, je me suis étonné moi-même de découvrir sans le vouloir qu'elles étaient conformes à tant d'exemples de discours philosophiques. De quelle espèce était ma vie, je ne l'ai appris qu'après l'avoir pratiquée et accomplie. Une nouvelle figure du philosophe : imprévu et imprévisible.

333. Mais pour en revenir à notre âme, quand Platon a placé la raison dans le cerveau, la colère dans le cœur et la cupidité dans le foie, il est probable que ce fut plutôt en interprétant les mouvements de l'âme qu'en cherchant à faire une distinction et une séparation comme on le fait pour le corps et les membres. Et la plus vraisemblable des opinions des philosophes sur ce sujet est que c'est toujours une seule et même âme qui raisonne, se souvient, comprend, juge, désire et exerce toutes ses autres activités, en se servant des divers instruments du corps, comme le navigateur dirige son navire en fonction de son expérience, tantôt tendant ou relâchant un cordage, tantôt dressant l'antenne406 ou maniant le gouvernail407, produisant divers effets par le même effort. C'est aussi qu'elle loge dans le cerveau, comme on le voit du fait que les blessures et accidents qui concernent cet organe, mettent aussitôt à mal les facultés de l'âme. Mais il n'est pas surprenant qu'à partir de là elle se répande par tout le reste du corps,

Le Soleil ne quitte jamais sa route au milieu du ciel ;

Et pourtant il éclaire tout de ses rayons408.

 

Comme le Soleil répand depuis le ciel sa lumière et sa force, et en remplit le monde,

Le reste de l'âme, dispersé dans le corps tout entier,

Obéit et suit les injonctions et mouvements de l'esprit.

Lucrèce De la Nature III, 144]

 

334. Certains on dit qu'il y avait une âme générale, comme un grand corps, dont proviendraient toutes les âmes particulières, et où elles retourneraient, rejoignant sans cesse cette matière universelle :

Car le dieu se répand partout, dans les terres,

Au sein des mers, au plus profond des cieux.

C'est de lui que bétail, troupeaux, hommes et bêtes sauvages,

Empruntent en naissant leur principe vital ;

C'est à lui qu'ils reviennent quand ils sont dissous :

Ici la mort n'a pas de place.

[Virgile Géorgiques IV, 221-26]

D'autres ont dit que ces âmes ne faisaient que s'y retrouver et s'y rattacher ; d'autres qu'elles étaient produites par la substance divine ; d'autres encore par les anges, avec du feu et de l'air. Certains disent qu'elles existent depuis toujours ; d'autres qu'elles ont été créées à l'instant même où le besoin s'en est fait sentir. Certains pensent qu'elles sont descendues du disque de la lune, et qu'elles y retournent.

335. La plupart des auteurs antiques considèrent qu'elles s'engendrent de père en fils, de la même manière et par le même genre de création que toutes les autres choses naturelles : ils se fondent pour dire cela sur la ressemblance des enfants avec leur père...

La vertu de ton père t'a été transmise409...

Les courageux naissent de pères courageux et valeureux.

[Horace Odes IV, 4, 29]

...et sur le fait que l'on voit passer du père aux enfants non seulement les caractères physiques, mais aussi une ressemblance entre les façons d'être, les tempéraments, les penchants.

Pourquoi la race cruelle des lions est-elle vouée à la violence ?

Pourquoi la ruse se transmet-elle aux renards,

Et l'instinct de la fuite aux cerfs, que la peur rend agiles ?

Chaque âme a son germe propre — et se développe ensuite.

[Lucrèce De la Nature III, 741]

 

336. Ils disent encore que c'est là-dessus que se fonde la justice divine, qui punit dans les enfants la faute commise par les pères, d'autant que la contagion des vices paternels est parfois inscrite dans l'âme des enfants, et que le dérèglement de leur volonté les atteint aussi. Et encore : si les âmes provenaient d'autre chose que d'une succession naturelle, et qu'elles eussent été quelque chose qui fût situé en dehors du corps, elles devraient se souvenir de leur première existence, étant données les facultés naturelles qui sont les leur de réfléchir, de raisonner, et de se souvenir.

Si l'âme s'introduit dans le corps à la naissance,

Pourquoi n'avons pas de souvenir de notre vie précédente ?

Pourquoi ne nous reste-t-il rien de ce que nous avons fait ?

[Lucrèce De la Nature III, 671]

 

337. Car pour donner sa valeur à la condition de nos âmes, comme nous le souhaitons, il nous faut supposer qu'elles sont extrêmement savantes alors même qu'elles sont dans leur simplicité et pureté naturelles. Et de ce fait, étant dispensées de la prison du corps, elles auraient été avant d'y entrer, comme nous voulons qu'elles soient après en être sorties. Et il faudrait nécessairement qu'elles aient conservé le souvenir de ce savoir une fois entrées dans un corps, comme le disait Platon : « ce que nous apprenons n'est qu'une réminiscence de ce que nous savions déjà. » Ce qui est faux, comme chacun peut le vérifier410. D'abord parce qu'on ne se souvient précisément que de ce que nous avons appris. Et que si la mémoire jouait vraiment son rôle411, elle nous suggérerait au moins quelque chose de plus que ce que nous avons appris. D'autre part, ce que la mémoire savait, étant encore dans sa pureté originelle, était une véritable connaissance, due à sa divine intelligence, des choses telles qu'elles sont, alors qu'ici-bas ce sont le mensonge et le vice qu'on lui fait retenir, quand on l'en instruit. Elle ne peut donc pas employer sa réminiscence, puisque cette image et cette conception n'ont jamais résidé chez elle.

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