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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Faut les tuer ! hurla une voix d’homme.

En cette soirée du dimanche 13 mars 1966, le pays était arrêté. Quatorze millions de Tchèques et de Slovaques, enfants compris, d’habitude si enclins à se déchirer pour leurs équipes de club, communiaient ensemble, réunis pour une fois dans un rêve partagé (foutre une trempe à l’équipe russe de hockey). Il faudrait un miracle, pensaient-ils tous en regardant leurs joueurs s’échauffer. Les rares communistes s’adressèrent à Karl Marx en personne, ils ne pouvaient rien demander à Lénine qui devait soutenir les siens. Les mécréants murmurèrent des prières secrètes à saint Venceslas, les croyants, plus nombreux, à sainte Agnès, on avait besoin d’un coup de main. Ce n’était pas gagné d’avance, ils avaient en face d’eux la meilleure équipe du monde, le meilleur entraîneur, l’ennemi bénéficiait de moyens illimités et de la confiance des champions toujours vainqueurs. Il lui manquait pourtant une chose : l’envie irrésistible de tuer son adversaire, attisée par une haine sourde, tapie, une envie exacerbée de revanche, oui, les joueurs tchèques étaient prêts à mourir comme des gladiateurs, à se sacrifier et à répandre leur sang sur la glace. Le ballet des joueurs n’en finissait pas. Joseph se tourna vers Ludvik :

– Qu’est-ce qu’ils attendent pour commencer ?

Soudain, le poste diffusa l’hymne tchèque, les joueurs s’immobilisèrent, les spectateurs du sanatorium se levèrent, gonflèrent la poitrine, reprirent en chœur la douce mélodie romantique : « Où est ma patrie ? L’eau ruisselle dans les prés… » Plusieurs avaient les larmes aux yeux, à la fin, ils pleuraient presque tous, ils reniflèrent, se séchèrent les yeux et s’assirent pour profiter de l’hymne martial de l’Union soviétique.

– On va les ratatiner ! lança Joseph.

– Ils vont se dépasser ! répondit Helena.

– Il faut combien pour gagner ? demanda Joseph.

– Un but d’avance, expliqua Ludvik.

Les deux équipes se faisaient face. Douze joueurs tête baissée, en équilibre sur la pointe de leurs patins, la crosse assurée dans les mains gantées, prêts à s’élancer, à rentrer dans le lard de l’adversaire, à l’écrabouiller, le réduire en poussière et lui faire regretter d’avoir osé les défier. La finale du championnat du monde allait commencer dans quelques secondes.

Tereza pénétra dans la salle, salua quelques personnes dans l’assistance, rejoignit Joseph et se pencha vers lui.

– Tu as un appel de Prague, le ministère de l’Intérieur.

– Pas maintenant, prends-le.

– C’est important, paraît-il, il ne veut parler qu’à toi. Il en a pour deux minutes.

Joseph se leva avec peine et suivit Tereza dans son bureau en maugréant.

– Ils le font exprès, j’en suis sûr.

Il prit le combiné. Tereza le fixait, inquiète.

– Docteur Kaplan, j’écoute.

– Bonsoir, professeur, colonel Lorenc, de la Sécurité intérieure.

– Excusez-moi, mais qu’est-ce que vous faites à Prague ? Vous n’avez pas de radio ? Pas de télévision ? Ce n’est pas le moment.

– De quoi parlez-vous ?

– Du match !

– Quel match ? Ah oui, aucune importance. Je vous appelle parce que demain, vous recevrez un malade particulier que vous prendrez en charge.

– Nous ne sommes pas prêts, le sanatorium n’ouvre que dans un mois, on est encore en travaux et avec le gel, on a pris du retard.

– Vous vous débrouillerez. C’est un ordre du président, il vous apprécie beaucoup. Il s’agit d’une personnalité étrangère qui a de graves problèmes de santé, on nous a confirmé que vous étiez notre meilleur spécialiste. Il faut le sauver, absolument. Pour des raisons de sécurité et de confidentialité, vous fonctionnerez avec un personnel réduit au minimum.

– C’est impossible, les malades vont arriver à la mi-avril.

– Ce sera votre priorité absolue, votre seul et unique patient. Les autres seront envoyés ailleurs.

– Ce sont des gens que j’accompagne depuis des années, je ne peux pas les abandonner… et si je n’ai qu’un malade, je ne pourrai pas tenir mes objectifs.

– Vous en êtes dispensé. On avisera le ministre de la Santé publique. Vous allez soigner un camarade uruguayen qui est très malade.

– Quoi ? Je ne parle pas espagnol et personne ici…

– Il parle couramment le français. Comme vous. Comprenez bien, c’est une mission d’importance nationale, vous devez réussir, nous savons que nous pouvons avoir confiance en vous, l’officier accompagnateur vous donnera vos instructions. Inutile de préciser que cette affaire doit rester secrète.

Sept à un !

Quand fut sifflée la fin du match, il y eut un silence accablé, vingt ou trente secondes de prostration pour sortir du cauchemar. Hagards, englués et salis, les Tchèques supportaient le poids millénaire des vaincus. Ludvik fut le premier à secouer cette torpeur, demanda comment on disait « branlée » en russe. Ceux qui connaissaient la traduction n’eurent pas le cœur de répondre. Après cette défaite humiliante, beaucoup partirent les épaules basses. Certains restèrent. Ensemble, la déroute paraissait moins amère, ils eurent une discussion molle et désabusée sur ce qu’aurait pu être la bonne stratégie. Que dire de cette partie effroyable ? Y avait-il même une stratégie possible ? On aurait dû se battre comme des héros, on avait été simplement banals. Les Russes s’étaient amusés comme un chat avec une souris. Pouvait-on jouer autrement ? Faire circuler le palet ? Avoir une ligne d’arrière infranchissable plutôt que ces glands figés et satisfaits d’être seconds ? N’avions-nous pas été trop respectueux de ce redoutable adversaire ?

– Il aurait fallu les bourriner, à la slovaque, leur écraser les chevilles, leur dézinguer les genoux, les coudes dans le pif, le croche-patte vicieux et viser les couilles.

– Non, là, Jaroslav, je ne suis pas d’accord, on ne doit pas s’abaisser à jouer comme eux, nous autres Tchèques sommes de vrais sportifs, des artistes du palet et de la glisse.

– Alors, on est foutus, on perdra toujours.

Bien sûr, l’arbitre était un vendu, il n’avait sanctionné aucune de leurs fautes innombrables, leur antijeu systématique, il avait infligé des exclusions injustifiées et des pénalités pour des hors-jeu imaginaires. Bref, un match contre les Russes.

Joseph restait perdu dans ses pensées. Il avait raté les deux premières périodes, était revenu au début de la troisième, avait fixé l’écran noir et blanc où s’agitaient des ombres, sans suivre le match, repensant à la conversation avec le colonel, à son ton à la fois doucereux et comminatoire. La Sécurité intérieure : ces deux mots produisaient toujours une peur panique et archaïque. La dernière fois qu’il avait eu affaire à eux remontait à la disparition de Pavel. Il avait été interrogé longuement. Il aurait pu être arrêté pour avoir été son meilleur ami et finir dans un camp. Joseph n’ignorait rien de la sinistre réputation de la police politique et de sa puissance exorbitante. Elle était au-dessus des lois, elle avait les siennes que personne ne connaissait, n’avait de comptes à rendre à aucun ministre, à aucun juge. Elle décidait quelle sanction il fallait prononcer, qui serait pendu ou emprisonné. On ignorait sur quels critères elle agissait, qui en faisait partie ou non, elle était nulle part et partout. Joseph savait que la Sécurité intérieure était dirigée en sous-main par le KGB. Il n’y avait donc rien à dire. Juste se taire et espérer survivre.

Il se leva, s’étira et essaya d’accrocher les conversations alentour.

– C’était bien ? demanda-t-il à Helena.

– Arrête, ça a été une catastrophe.

– Contre les Russes, c’est perdu d’avance. On ne devrait jouer que les matchs qu’on est sûrs de gagner.

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