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READ-E-BOOK » Классическая проза » Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Jacques, la tête dans les épaules, le front barré par sa mèche, écoutait avec impatience.

— « Cette fois, Antoine, c’est extrêmement grave… »

— « Quoi ? Ces chicanes entre l’Autriche et la Serbie ? »

— « Ça, c’est le motif, l’incident attendu, provoqué peut-être… Mais il y a tout ce qui fermente, depuis des années, dans les coulisses sur-armées de l’Europe. Cette société capitaliste, que tu sembles croire si solidement ancrée dans la paix, elle est à la dérive, toute déchirée d’antagonismes secrets, féroces… »

— « Est-ce qu’il n’en a pas toujours été ainsi ? »

— « Non !… Ou plutôt si, peut-être… Mais… »

— « Je sais bien », interrompit Antoine, « qu’il y a ce sacré militarisme prussien qui pousse toute l’Europe à s’armer jusqu’aux dents… »

— « Pas seulement prussien ! » s’écria Jacques. « Chaque nation a son militarisme, qui se justifie en invoquant les intérêts en jeu !… »

Antoine secouait la tête :

— « Intérêts, oui, bien sûr », dit-il. « Mais la concurrence des intérêts, si intense soit-elle, peut indéfiniment se concevoir, sans mener à la guerre ! Je crois à la paix, et pourtant je crois que la lutte est la condition de la vie. Heureusement, il y a aujourd’hui, pour les peuples, d’autres formes de lutte que le massacre par les armes ! Bonnes pour les Balkaniques, ces façons-là !… Tous les gouvernements — je veux dire ceux des grandes puissances — même dans les pays qui ont les plus gros budgets d’armements, sont manifestement d’accord pour considérer la guerre comme la pire des éventualités. Je ne fais que répéter là ce que disent eux-mêmes, dans leurs discours, les hommes d’État responsables. »

— « Naturellement ! En parole, devant leurs peuples, ils prônent tous la paix ! Mais la plupart d’entre eux ont encore cette conviction que la guerre est une nécessité politique périodiquement inévitable, dont il s’agira, le cas échéant, de tirer le meilleur parti — le meilleur profit. Car c’est toujours, partout, la même cause, à l’origine de tous les maux : le profit ! »

Antoine réfléchissait. Il fut sur le point de soulever une nouvelle objection. Mais déjà son frère poursuivait :

— « Vois-tu, il y a, actuellement, à la tête de l’Europe, une demi-douzaine de sinistres grands Patriotes, qui, sous l’influence néfaste des états-majors, mènent concurremment leurs pays à la guerre. Voilà ce qu’il faut savoir !… Les uns, les plus cyniques, voient très bien où ils vont : ils désirent la guerre, et ils la préparent comme on prépare un mauvais coup, parce qu’ils ont la conviction que, à tel moment, les circonstances leur seront favorables. C’est le cas, très net, d’un Berchtold, en Autriche. C’est celui d’un Iswolsky et d’un Sazonov, à Pétersbourg… Les autres, je ne dis pas qu’ils désirent la guerre : presque tous la redoutent. Mais ils s’y résignent, parce qu’ils la croient fatale. Et c’est la plus dangereuse conviction qui puisse s’enraciner dans le cerveau d’un homme d’État, que de croire la guerre inévitable ! Ceux-là, au lieu de tout mettre en œuvre pour éviter la guerre, ils ne pensent plus qu’à une chose : accroître, à tout hasard, le plus vite possible, leurs chances de victoire. Et toute l’activité qu’ils auraient pu déployer à défendre la paix, ils l’emploient, comme les précédents, à préparer la guerre. C’est sans doute le cas du Kaiser et de ses ministres… C’est peut-être celui du gouvernement anglais… Et c’est sûrement, en France, le cas de Poincaré ! »

Antoine haussa brusquement les épaules :

— « Tu dis : Berchtold, Sazonov… Je ne peux rien répondre, c’est à peine si je savais leurs noms… Mais Poincaré ?… Tu es fou !… En France, à part quelques braves loufoques du genre de Déroulède, qui est-ce qui rêve encore de gloire militaire, ou de revanche ? La France, dans toutes ses fibres, dans toutes ses couches sociales, est essentiellement pacifique ! Et si, par impossible, nous étions jamais entraînés dans une bagarre européenne, une chose en tout cas ne fait aucun doute : c’est que personne ne pourrait accuser la France d’avoir rien fait pour ça ni lui attribuer la plus petite part de responsabilité ! »

Jacques se leva d’un bond :

— « Est-ce possible ?… Tu en es là ?… Est-ce possible ?… »

Antoine enveloppa son frère de ce coup d’œil sûr et prenant dont il enveloppait ses malades (et qui leur donnait toujours grande confiance — comme si la vivacité du regard était le signe d’un diagnostic infaillible).

Jacques, debout, le toisait.

— « Tu es d’une candeur déconcertante !… C’est toute l’histoire de la République qu’il faudrait reprendre !… Tu crois qu’on peut soutenir, de bonne foi, que la politique de la France, depuis quarante ans, est celle d’une nation pacifique ? et qu’elle a vraiment le droit de protester contre les abus de force des autres ?… Tu crois que notre voracité coloniale, particulièrement nos visées sur l’Afrique, n’ont pas grandement contribué à mettre les autres en appétit ? n’ont pas donné aux autres de honteux exemples d’annexions ? »

— « Doucement ! » fit Antoine. « Notre pénétration au Maroc n’a pas eu, que je sache, un caractère illégal. Je me rappelle la conférence d’Algésiras. C’est bel et bien un mandat de toutes les puissances européennes qui nous a chargés, nous et les Espagnols, de pacifier le Maroc. ».

— « Ce mandat, nous l’avons extorqué, par la force. Et les puissances, qui nous l’ont octroyé, pensaient bien profiter, à leur tour, de ce précédent. Ce qu’elles ont fait d’ailleurs. Crois-tu, par exemple, que, sans notre expédition marocaine, l’Italie aurait osé se jeter sur la Tripolitaine, ou l’Autriche sur la Bosnie ?… »

Antoine fit une grimace incrédule ; mais il ne connaissait pas assez la question pour contredire son frère.

Celui-ci, d’ailleurs, était lancé :

— « Et nos alliances ? Est-ce pour prouver ses volontés pacifiques, que la France a conclu un pacte militaire avec la Russie ? On sait bien que, si la Russie des tsars a fait alliance avec la France de la Révolution, c’est avec l’espoir de nous entraîner, l’heure venue, dans son jeu contre l’Autriche, contre la Germanie ! Crois-tu qu’un Delcassé, auxiliaire de la diplomatie anglaise, a fait œuvre de paix en travaillant à l’encerclement de l’Allemagne ? Résultat : l’effervescence, l’essor, la puissance accrue, de ce militarisme prussien dont tu parles… Résultat : dans toute l’Europe, cette surenchère de préparatifs belliqueux, fortifications, constructions navales, chemins de fer stratégiques, et cætera… En France, dix milliards de crédits de guerre pour les quatre dernières années ! En Allemagne, huit milliards de francs ! En Russie, six cents millions empruntés à la France, pour créer des voies ferrées qui lui permettront de jeter ses troupes vers l’Ouest germanique ! »

— « … permettront ! » murmura Antoine. « Un jour, peut-être… Un jour encore lointain… »

— « D’un bout à l’autre du continent, c’est une fiévreuse concurrence d’armements qui ruine tous les pays, qui les oblige à consacrer au budget de guerre les milliards qui devraient servir à l’amélioration sociale… Course folle, course à l’abîme ! Mais dont nous sommes, nous, Français, en partie responsables. Et nous continuons ! Est-ce pour tranquilliser le monde sur ses intentions pacifiques, que la France a mis à l’Élysée ce Lorrain patriote, dont tous les trublions nationalistes ont fait aussitôt un symbole cocardier ? dont l’élection a réveillé aussitôt chez nous la marotte des revanchards ? et éveillé en Angleterre l’espoir des marchands anglais, qui seraient si contents de voir abattre la concurrence allemande ? et réveillé en Russie les appétits des impérialistes, qui rêvent toujours d’annexer Constantinople ? »

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