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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Le cabinet de toilette était une merveille d’ingéniosité et de confort. Antoine, complaisamment, tout en retirant sa blouse, faisait jouer les vantaux polis des armoires :

— « Tout à portée de la main : ça gagne du temps », répétait-il.

Il avait enfilé un veston d’intérieur. Jacques remarqua combien la tenue de son frère était plus soignée qu’autrefois. Rien ne tirait l’œil ; mais la veste noire était de soie ; la chemise molle était de fine batiste. Cette élégance discrète lui allait bien. Il paraissait rajeuni, plus souple, sans avoir rien perdu de sa robustesse.

« Comme il semble être à l’aise dans son luxe », songeait Jacques. « La vanité de Père… La vanité aristocratique du bourgeois !… Quelle race !… On dirait, ma parole, qu’ils prennent pour une supériorité, non seulement leur fortune, mais leur habitude de bien vivre, leur goût du confort, de la “qualité” ! Ça devient pour eux un mérite personnel ! Un mérite qui leur crée des droits sociaux ! Et ils trouvent parfaitement légitime cette “considération” dont ils jouissent ! Légitimes, leur autorité, l’asservissement d’autrui ! Oui, ils trouvent tout naturel de “posséder” ! Et ils trouvent tout naturel que ce qu’ils possèdent soit inattaquable, protégé par les lois contre la convoitise de ceux qui n’ont rien ! Généreux, oh ! sans doute ! Tant que cette générosité est un luxe de plus : une générosité qui fait partie des dépenses superflues… » Et Jacques évoquait la vie précaire de ses amis suisses qui, privés du superflu, s’entrepartageaient le nécessaire, et pour qui l’entraide était toujours un risque de manquer du minimum.

Pourtant, devant la baignoire, qui était vaste comme une petite piscine et tout éblouissante de reflets, il ne put se défendre d’une pointe d’envie. Il était si mal installé dans sa chambre à trois francs… Par cette chaleur, un bain lui eût semblé délicieux.

— « Là, c’est mon cabinet », dit Antoine en ouvrant une porte.

Jacques entra et s’approcha de la fenêtre.

— « Mais c’est l’ancien salon, n’est-ce pas ? »

En effet : le vieux salon, où, trente-cinq ans de suite, dans une pénombre solennelle, M. Thibault avait tenu les assises familiales, parmi des rideaux à baldaquins et d’épaisses portières, — l’architecte avait réussi ce tour de force de le transformer en une pièce moderne, claire et nue, sérieuse sans sévérité, qu’inondait maintenant la clarté des trois fenêtres, débarrassées de leurs vitraux gothiques.

Antoine ne répondit pas. Sur le bureau, il avait aperçu l’enveloppe d’Anne, et, surpris, car il croyait Anne à Berck, il se hâtait de l’ouvrir. Dès qu’il eut parcouru le billet, ses sourcils se froncèrent. Anne lui apparut, dans le cadre familier de leur garçonnière, avec son peignoir de soie blanche entrouvert… Il jeta machinalement un coup d’œil vers la pendule, et glissa le papier dans sa poche. Ça tombait mal… Tant pis ! Pour une fois qu’il pouvait passer une soirée avec son frère…

— « Quoi ? » fit-il, sans avoir entendu. « Je ne travaille jamais ici… C’est pour la consultation… Je me tiens toujours dans mon ancienne chambre… Viens. »

Du fond du couloir, Léon s’avançait au-devant d’eux :

— « Monsieur a trouvé la lettre ? »

— « Oui… Apportez-nous à boire, voulez-vous ? Dans mon bureau. »

Ce bureau était l’un des seuls coins de l’appartement où se reflétait un peu de vie. À vrai dire, l’on y sentait moins le travail que l’agitation d’une activité multiple et désordonnée ; mais ce désordre parut sympathique à Jacques. Un amas de paperasses, fiches, carnets, articles découpés, encombrait la table, laissant à peine assez de place pour écrire : les rayonnages étaient pleins de livres usagés, de revues marquées de signets, de photographies en vrac, de fioles et d’échantillons pharmaceutiques.

— « Allons, asseyons-nous maintenant », dit Antoine, en poussant Jacques vers un accueillant fauteuil de cuir. Lui-même s’allongea sur le divan, parmi les coussins. (Il avait toujours aimé s’étendre pour causer. « Debout ou couché », disait-il : « la position assise est pour les fonctionnaires. ») Il vit le regard de Jacques faire le tour de la pièce, et s’arrêter une seconde sur le bouddha qui décorait la cheminée.

— « Il est beau, n’est-ce pas ? C’est une pièce du XIe siècle, qui vient de la collection Ramsy. »

Il enveloppait son frère d’un regard affectueux, qui devint soudain scrutateur :

— « Parlons de toi maintenant. Une cigarette ? Qu’est-ce qui te ramène en France ? Un reportage sur le procès Caillaux, je parie ? »

Jacques ne répondit pas. Il contemplait obstinément le bouddha, dont le visage rayonnait de sérénité solitaire au fond de la grande feuille de lotus d’or, recourbée comme une conque. Puis il dirigea sur son frère son regard fixe, où il y avait une sorte d’effroi. Ses traits prirent une expression si grave qu’Antoine en éprouva un malaise : il supposa aussitôt qu’un drame nouveau ravageait la vie de son cadet.

Léon entra avec un plateau, qu’il posa près du divan.

— « Tu ne m’as pas répondu », reprit Antoine. « Comment es-tu à Paris ? Pour longtemps ?… Qu’est-ce que tu veux boire ? Moi, je suis toujours fidèle à mon thé froid… »

Jacques, d’un geste agacé, refusa.

— « Mais, Antoine », murmura-t-il, après un instant de silence, « est-ce possible que vous n’ayez, ici, aucun soupçon de ce qui se prépare ? »

Antoine, penché au bord du divan, tenait à deux mains le gobelet de verre qu’il venait de remplir, et, avant d’y tremper les lèvres, il humait avec gourmandise l’arôme du thé, légèrement parfumé de citron et de rhum. Jacques ne voyait que le haut du visage, le regard où flottait une nonchalance distraite. (Antoine songeait à Anne, qui l’attendait là-bas ; en tout cas il fallait, sans trop tarder, la prévenir par téléphone…)

Jacques fut sur le point de se lever, de partir, sans explication.

— « Et qu’est-ce qui se prépare ? » murmura Antoine, sans changer de pose. Puis, comme à regret, il tourna les yeux vers son frère.

Ils se regardèrent un instant en silence.

— « La guerre », articula Jacques, d’une voix rauque. La sonnerie du téléphone retentit, assez loin, dans le vestibule.

— « Oui ? » fit Antoine, les yeux plissés par la fumée de sa cigarette. « Toujours ces sacrés Balkans ? »

Il parcourait chaque matin un journal d’information et savait, d’une façon vague, qu’il y avait en ce moment une de ces incompréhensibles « tensions diplomatiques » qui occupaient périodiquement les chancelleries de l’Europe centrale.

Il sourit :

— « On devrait établir un cordon sanitaire autour des peuples balkaniques, et les laisser s’entr’égorger, une bonne fois, jusqu’à la disparition totale ! »

Léon entrouvrait la porte :

— « On demande Monsieur au téléphone », annonça-t-il, sur un ton mystérieux.

« On, c’est Anne », se dit Antoine. Et, bien qu’il y eût un appareil dans la pièce, à portée de sa main, il se leva pour gagner son cabinet de consultation.

Pendant une minute, Jacques considéra d’un œil fixe la porte par laquelle son frère était sorti. Puis, brusquement, comme s’il rendait un verdict sans appel : « Entre lui et moi », déclara-t-il, « le fossé est infranchissable ! » (Il y avait des moments où il goûtait une satisfaction rageuse à constater que le fossé était « infranchissable ».)

Dans son cabinet, Antoine décrochait hâtivement le récepteur.

— « Allô… C’est vous ? » fit une voix de contralto, tendre et chaude, dont la résonance du micro aggravait encore le frémissement.

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