Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Antoine avait décidé de laisser parler son frère ; mais, à part lui, il jugeait ces diatribes bien incohérentes. Il y avait relevé, au passage, plusieurs contradictions. Son intelligence, logique et réaliste, regimbait devant une argumentation qui, dans l’ensemble, lui paraissait faible et mal ordonnée. Il n’était pas loin de conclure à l’incompétence de son cadet, dont les vues, comme toujours, lui semblaient superficielles, voire puériles. Générosité et incompétence… S’il était vrai qu’il y eût, en ce moment, de vagues menaces à l’horizon, Poincaré qui, même à l’Élysée, gardait une activité prépondérante, saurait fort bien écarter à temps ces nuages. On pouvait lui faire confiance : il avait donné des gages de grand politique. Rumelles l’admirait. L’idée qu’un homme à tête froide, comme Poincaré, pût souhaiter une guerre de revanche, était stupide ; et, non moins stupide, l’idée que, sans la souhaiter, simplement parce qu’il la croyait possible, ou fatale, il pût agir de manière à la rendre inévitable. Enfantillage ! Le plus élémentaire bon sens suffisait à faire comprendre que Poincaré, au contraire, — et, avec lui, tous les hommes d’État français — devait être obstinément résolu à épargner coûte que coûte une aventure à son pays. Pour cent raisons. Et d’abord parce qu’il savait mieux que personne que, ni la Russie ni la France n’étaient aujourd’hui en posture de jouer avec succès une pareille partie. Rumelles le disait encore l’autre jour. Jacques lui-même, d’ailleurs, avait implicitement reconnu l’insuffisance des transports et des voies stratégiques russes, puisque c’est pour parer à cette déficience que la Russie avait contracté six cents millions d’emprunt. Quant à la France, la loi du service de trois ans, estimée indispensable pour atteindre le niveau des effectifs allemands, venait à peine d’être votée, et restait encore sans effet… Néanmoins Antoine n’avait pas assez de données précises pour réduire à néant, comme il eût aimé le faire, toutes les assertions de son frère. Mieux valait donc se tenir coi. Les événements se chargeraient bien de donner tort à Jacques, et à tous ces métèques de Suisse, à tous ces faux prophètes, dont il subissait l’influence.
Jacques s’était tu. Il avait l’air exténué, tout à coup. Il sortit son mouchoir, et se bouchonna le visage, la nuque.
Il sentait bien que cette rageuse improvisation n’avait pas convaincu son frère. Et il savait pourquoi. Il avait conscience d’avoir sottement jeté, en vrac, sans hiérarchie, des arguments d’ordre très divers, politiques, pacifistes, révolutionnaires — qui n’étaient, pour la plupart, que de confuses réminiscences des palabres de la Parlote. À cette minute, il avait cruellement, lui aussi, le sentiment de cette incompétence dont Antoine lui faisait silencieusement grief.
Depuis une semaine qu’il vivait à Paris, il avait surtout employé son temps à se renseigner sur l’état d’esprit des socialistes français, et il s’était plus occupé de leur réaction devant la menace de guerre, que du problème des responsabilités européennes.
Ses regards inquiets allaient et venaient par la pièce sans se poser nulle part. Enfin, il les arrêta sur son frère qui, les mains sous la tête, l’œil au plafond, n’avait pas bougé.
— « D’ailleurs », reprit-il d’une voix saccadée, « je ne sais pas pourquoi je… Il y aurait évidemment bien d’autres choses à dire sur tout ça, et mieux que je ne saurais faire… Mettons même que je sois injuste pour Poincaré… que je m’exagère la part des responsabilités françaises… L’important n’est pas là ! L’important, c’est que la guerre approche ! C’est qu’il faut, à tout prix, écarter le danger ! »
Antoine eut un sourire incrédule, qui l’exaspéra.
— « Ah, vous autres », cria-t-il, « vous avez vraiment, dans votre sécurité, une confiance criminelle ! Quand la classe bourgeoise se décidera à voir enfin les choses telles qu’elles sont, sans doute sera-t-il trop tard !… Les événements se précipitent. Ouvre le Matin d’aujourd’hui 19 juillet. On y parle du procès Caillaux. On y parle des vacances, des bains de mer, des prix de saison. Mais tu liras aussi, en première page, un article qui n’a pas été mis là par hasard, et qui commence par ces mots chargés de dynamite : Si la guerre éclatait… Voilà où nous en sommes ! L’Occident est comme une soute à poudre. Si une étincelle jaillit quelque part !… Et les gens comme toi disent : “La guerre ?…” sur le ton que tu avais tout à l’heure… On dirait que, dans vos esprits, ce n’est qu’un mot, comme sur vos lèvres ! Vous dites : “guerre”, et aucun de vous ne pense “massacres sans précédent” … “millions de victimes irresponsables”… Ah, si seulement votre imagination sortait, une seconde, de sa torpeur, vous vous lèveriez tous, toi le premier ! pour faire quelque chose ! pour lutter, pendant qu’il en est encore temps ! »
— « Non », dit posément Antoine.
Quelques secondes encore, il demeura impassible.
— « Non ! » lança-t-il de nouveau, sans tourner la tête. « Moi pas. »
Si troublé qu’il fût, malgré tout, par les questions que son frère venait de soulever, il se refusait à laisser l’inquiétude s’installer en lui, bouleverser la solide existence qu’il s’était faite, et sur quoi reposait son équilibre.
Il se redressa légèrement, et croisa les bras.
— « Non ! Non ! Et non !… » reprit-il, avec un sourire têtu. « Moi, je ne suis pas un type qui se lève pour intervenir dans les événements du monde !… Moi, j’ai ma besogne bien définie. Moi, je suis un type qui, demain matin, à huit heures, sera à son hôpital. Il y a le phlegmon du 4, la péritonite du 9… Chaque jour, je me trouve devant vingt malheureux gosses, qu’il s’agit de tirer d’un mauvais pas ! Alors, je dis “non” à tout le reste !… Un homme qui a un métier à exercer ne doit pas s’en laisser distraire pour aller faire la mouche du coche dans les affaires auxquelles il n’entend rien… Moi, j’ai un métier. J’ai à résoudre des problèmes précis, limités, qui sont de mon ressort, et dont souvent dépend l’avenir d’une vie humaine — d’une famille quelquefois. Alors, tu comprends !… J’ai autre chose à faire qu’à tâter le pouls de l’Europe ! »