Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Tu semblais le dire toi-même, tout à l’heure. ».
La seconde, c’est que l’Allemagne, surtout depuis Agadir, veut attaquer la France, et qu’elle s’y prépare sans relâche. Voilà ses deux idées fixes ; il n’en démord pas. Et comme, d’autre part, il est persuadé que la force seule, en se faisant craindre, peut assurer la paix, tu comprends la conclusion qu’il tire de tout ça : si la France a encore une chance d’échapper à l’attaque allemande, c’est en se rendant de plus en plus redoutable. Donc, il faut armer à outrance. Donc, il faut se montrer intraitable, agressif… Dès qu’on a compris ça, tout devient clair ; toute l’activité de Poincaré, depuis 1912, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, apparaît d’une parfaite logique ! »
Antoine, allongé parmi les coussins, fumait paisiblement. Il s’étonnait de l’animation de son frère, mais il l’écoutait avec attention. La voix de Jacques s’apaisait, d’ailleurs ; progressivement, comme un flot tumultueux qui rentre dans son lit. Sur ce terrain qui lui était familier, et qui, momentanément, lui donnait l’impression d’une supériorité sur son frère, il se sentait d’aplomb.
— « J’ai l’air de te faire un cours, c’est ridicule », dit-il, en s’efforçant de sourire.
Antoine lui lança un coup d’œil amical :
— « Mais non, va… »
— « Je te disais : tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Eh bien, commençons par la politique étrangère. Elle est préventivement agressive, à dessein ! Exemple : nos rapports avec la Russie. L’Allemagne tique sur les accords franco-russes ? Tant pis. Dans la guerre que Poincaré craint, l’aide de la Russie nous est indispensable pour résister à l’invasion allemande ; on va donc, sans ménager les susceptibilités de l’Allemagne, renforcer ouvertement l’alliance franco-russe ! C’est courir un risque terrible, car c’est faire le jeu du panslavisme, dont les desseins belliqueux contre l’Autriche et l’Allemagne ne sont un secret pour personne. Poincaré n’en a cure ! Il préfère encore courir le risque d’être entraîné dans une aventure, que le risque de voir se distendre les liens entre la France et son unique alliée. Et, pour cette politique-là, il a trouvé des collaborateurs tout prêts : Sazonov, le ministre russe des Affaires étrangères ; Iswolsky, l’ambassadeur du tsar à Paris. Il a expédié à l’ambassade de Pétersbourg son ami Delcassé qui est, de longue date, acquis aux mêmes idées. Directives : tenir en haleine les dispositions belliqueuses de la Russie, et s’associer étroitement avec elle pour une politique de force. Rien n’a été négligé. Nous avons, à Genève, des sources de renseignements très sûres. Dès son premier voyage à Pétersbourg, il y a deux ans, comme président du Conseil, Poincaré n’a pas découragé la Russie dans ses espoirs de conquête. Et son voyage actuel, ce voyage auquel les événements peuvent donner une portée terrible, doit sans doute lui servir à vérifier sur place, auprès des grands responsables, si tout est prêt, si le pacte est apte à fonctionner au premier signal ! »
Antoine se dressa sur un coude :
— « Tout ça, hein, ce ne sont pas des faits, ce ne sont que des suppositions ! »
— « Non : nous avons trop de recoupements… Poincaré est-il la dupe des Russes, ou bien est-il leur compère ? Peu importe : en fait, la politique russe de Poincaré est effarante. Logique, d’ailleurs ! C’est celle d’un homme qui croit dur comme fer à la guerre en Lorraine, et qui a besoin que l’armée russe envahisse la Prusse orientale… Il faut savoir le rôle qu’un Iswolsky — sinon avec la sympathie, sinon avec l’encouragement, du moins avec l’autorisation de Poincaré — joue à Paris ! Te doutes-tu seulement des sommes que les fonds secrets russes versent à notre presse, pour la propagande guerrière en France ? Te doutes-tu que ces millions de roubles qui servent à acheter l’opinion française sont dépensés, non seulement avec l’assentiment cynique du gouvernement français, mais avec sa complicité effective, quotidienne ? »
— « Ouais ? » fit Antoine, sceptique.
— « Écoute bien : sais-tu par qui les subsides russes sont répartis entre les grands journaux français ? Par notre ministère des Finances lui-même !… Et ça, nous en avons la preuve, nous, à Genève. D’ailleurs, un homme comme Hosmer — un Autrichien, très renseigné sur l’Europe, — ne cesse de répéter que, depuis les dernières guerres balkaniques, la presse des pays occidentaux est presque entièrement tombée à la solde des puissances intéressées à la guerre ! Et c’est pour ça que l’opinion publique, dans ces pays-là, est tenue dans une pareille ignorance des antagonismes criminels qui, depuis deux ans, en Europe centrale et dans les Balkans, rendent la guerre imminente pour ceux qui savent voir !… Mais, laissons la presse… Ce n’est pas tout… Attends… Le sujet Poincaré est inépuisable !… Je ne peux pas tout t’expliquer, comme ça, à bâtons rompus… Passons à la politique intérieure. Elle est parallèle à l’autre. C’est logique. D’abord, recrudescence des armements — au grand profit des comités métallurgistes, dont la puissance, dans la coulisse, est formidable… Service de trois ans… Tu as suivi les débats de la Chambre ? les discours de Jaurès ?… Ensuite, action sur les esprits. Tu disais : “Personne en France ne rêve plus de gloire militaire…” Tu ne vois donc pas cette effervescence patriotique, belliqueuse, qui a gagné, depuis quelques mois, la société française, et plus particulièrement la jeunesse ? Là encore, je n’exagère rien… Et, ça aussi, c’est l’œuvre personnelle de Poincaré ! Il a son plan : il sait que, le jour de la mobilisation, le gouvernement aura besoin de s’appuyer sur une opinion publique chauffée à blanc qui, non seulement l’approuve et le suive, mais le porte et le pousse en avant… La France de 1900, la France d’après l’Affaire, était trop pacifique. L’armée était discréditée ; on se désintéressait d’elle. On avait pris l’habitude de la sécurité. Il fallait réveiller l’inquiétude nationale. La jeunesse et particulièrement la jeunesse bourgeoise, est un terrain d’ensemencement incomparable pour la propagande chauvine. Les résultats ne se sont pas fait attendre ! »
— « Des jeunes nationalistes, il y en a, je ne dis pas le contraire », interrompit Antoine, qui songeait à son collaborateur, Manuel Roy. « Mais, c’est une très petite minorité. »
— « C’est une minorité qui augmente tous les jours ! Une minorité très remuante, qui ne demande qu’à s’embrigader, à porter des insignes, à brandir des drapeaux, à suivre des retraites militaires ! Sous le moindre prétexte, aujourd’hui, on va manifester devant la statue de Jeanne d’Arc ou la statue de Strasbourg ! Et rien n’est plus contagieux ! L’homme de la foule — le petit employé, le commerçant, — n’est pas indéfiniment insensible à ces spectacles, à ces excitations fanatiques… D’autant que la presse, orientée par le gouvernement, travaille les cerveaux dans le même sens… On persuade peu à peu au peuple de France qu’il est menacé, que sa sécurité dépend de ses poings, qu’il doit faire montre de sa force, accepter une préparation militaire intense. On a, sciemment, créé dans le pays, ce que vous autres, médecins, vous appelez une psychose ; la psychose de la guerre… Et, quand on a éveillé dans une nation cette anxiété collective, cette fièvre et cette peur, ce n’est plus qu’un jeu de la pousser aux pires folies !…
« Voilà le bilan. Je ne dis pas : un de ces jours, Poincaré va déclarer la guerre à l’Allemagne… Non. Poincaré n’est pas un Berchtold. Mais, pour préserver la paix, il faut la croire possible… Poincaré — partant de cette idée que le conflit est inévitable — a conçu et exécuté une politique qui, loin d’écarter les chances de guerre, n’a fait que les accroître ! Nos armements, parallèles aux préparatifs russes, ont, à juste titre, effrayé Berlin. Le parti militaire allemand a profité de l’occasion pour accélérer les siens. Le resserrement de l’alliance franco-russe a justifié en Allemagne la phobie de “l’encerclement”. Si bien que les généraux de là-bas déclarent ouvertement qu’on ne pourra plus en sortir que par une guerre ; certains vont jusqu’à dire qu’il sera nécessaire de la déclencher préventivement !… Tout ça, c’est en grande partie l’œuvre de Poincaré. Le résultat le plus clair, le résultat diabolique de la politique Iswolsky-Poincaré, c’est d’avoir amené l’Allemagne à devenir telle que Poincaré se la figurait : agressive, nation de proie… Nous tournons dans un cercle infernal. Et si, dans trois mois, la France se trouve jetée dans une guerre européenne — une guerre que la Russie aura patiemment couvée, une guerre que l’Allemagne aura peut-être follement laissé venir pour profiter d’une occasion favorable, — Poincaré pourra s’écrier triomphalement : “Vous voyez combien nous étions menacés ! Vous voyez combien j’avais raison de vouloir une armée plus forte et des alliés plus sûrs !” — sans se douter que, par ses erreurs de psychologie, ses amitiés russes, et sa politique de prophète pessimiste, il aura été, malgré les apparences, l’un des responsables de cette guerre ! »