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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Au fond, il pensait aussi que ceux qui ont la charge de la chose publique sont, par définition, des experts rompus à toutes les difficultés internationales, et auxquelles les incompétents comme lui devaient s’en remettre aveuglément. Le crédit qu’il apportait aux gouvernants français s’étendait, de même, aux maîtres des autres pays. Il avait un respect inné des spécialistes.

Jacques le considérait avec une attention nouvelle. Il se demandait, tout à coup, si ce fameux équilibre d’Antoine, qu’il admirait jadis comme une conquête de la raison, comme une victoire de l’esprit sur les contradictions du monde, et qui lui avait toujours inspiré un mélange d’irritation et d’envie, n’était pas simplement la défense d’un de ces paresseux actifs, qui s’agitent — sportivement, en quelque sorte, — afin de se mieux prouver leur valeur ! Ou, plus justement encore, si l’équilibre d’Antoine n’était pas une heureuse conséquence du champ limité — somme toute, assez restreint — qu’il avait assigné à son activité.

— « Tu dis : psychose de guerre… », reprit Antoine. « Ta, ta ta ! Je n’attache pas la même importance que toi à ces facteurs psychiques… La politique, c’est, par essence, le domaine des choses concrètes ; un domaine, où les généreux élans des cœurs sensibles comptent moins encore qu’ailleurs !… Alors, même si les dangers que tu annonces sont réels, nous n’y pouvons rien. Absolument rien. Ni toi, ni moi, ni personne ! »

Jacques se leva avec impétuosité :

— « Ce n’est pas vrai ! » cria-t-il, en proie à une indignation que, cette fois, il ne réussissait pas à contenir. « Comment ! Devant une pareille menace, il n’y aurait rien à faire, qu’à plier le dos et à continuer sa petite besogne, en attendant la catastrophe ! C’est monstrueux ! Heureusement pour les peuples, heureusement pour vous autres, il y a des hommes qui veillent, des hommes qui n’hésiteront pas, demain, à risquer leur vie, s’il le faut, pour préserver l’Europe de… »

Antoine se pencha :

— « Des hommes ? » fit-il, intrigué. « Quels hommes ? Toi ?… »

Jacques s’approcha du divan. Son irritation était tombée. Il regardait son frère de haut. Ses yeux rayonnaient de fierté, de confiance.

— « Sais-tu seulement qu’il y a, dans le monde, douze millions de travailleurs organisés ? » dit-il d’une voix lente, tandis que son front se couvrait de sueur. « Sais-tu que le mouvement socialiste international a derrière lui quinze ans de combats, d’efforts, de solidarité, de progression ininterrompue ? Qu’il y a, aujourd’hui, d’importants groupes socialistes dans tous les parlements d’Europe ? Que ces douze millions de partisans sont répartis sur plus de vingt pays différents ? Plus de vingt partis socialistes, qui forment, d’un bout à l’autre du monde, une immense chaîne, une seule masse fraternelle ?… Et que leur idée dominante, le nœud du pacte, c’est la haine du militarisme, la résolution acharnée de lutter contre la guerre, quelle qu’elle soit, d’où qu’elle vienne ? — parce que la guerre, c’est toujours une manœuvre capitaliste, dont le peuple… »

— « Monsieur est servi », dit Léon en ouvrant la porte.

Jacques, interrompu, s’épongea le front et regagna son fauteuil. Puis, dès que le domestique eut disparu, il murmura en guise de conclusion :

— « Maintenant, Antoine, peut-être comprends-tu mieux ce que je suis venu faire en France… »

Pendant quelques secondes, Antoine contempla son frère, sans répondre. La ligne sinueuse de ses sourcils formait, au-dessus de son regard encaissé, une barre tendue qui exprimait la concentration de sa pensée.

— « Parfaitement », articula-t-il enfin, sur un ton énigmatique.

Il y eut un moment de silence. Antoine avait déplacé ses jambes et se tenait assis sur le divan, appuyé sur ses paumes, les yeux à terre. Puis il eut un léger mouvement des épaules et se leva :

— « Viens tout de même dîner », fit-il en souriant.

Jacques, sans mot dire, suivit son frère.

Il était en nage. Au milieu du couloir, le souvenir de la baignoire lui revint. La tentation fut plus forte que ses hésitations.

— « Écoute », fit-il brusquement, et il rougit comme un gamin. « C’est idiot, mais j’ai une envie folle de prendre un bain… Tout de suite, avant dîner… Est-ce possible ? »

— « Parbleu ! » s’écria Antoine, amusé. (Il eut l’absurde impression d’une petite revanche.) « Bain, douche, tout ce que tu voudras !… Viens. ».

Tandis que Jacques s’attardait dans l’eau, Antoine, revenu dans le bureau, avait tiré de sa poche le billet d’Anne. Il le relut, et le déchira : il ne gardait jamais aucune lettre de femme. Il souriait intérieurement, mais à peine si ses traits reflétaient quelque chose de ce sourire. Il s’allongea de nouveau, alluma une cigarette, et s’immobilisa parmi les coussins.

Il réfléchissait. Non pas à la guerre, ni à Jacques, ni même à Anne : à lui-même.

« Je suis terriblement esclave de ma profession, voilà la vérité », songeait-il. « Je n’ai plus jamais le temps de réfléchir… Réfléchir, ça n’est pas penser à mes malades, ni même à la médecine : réfléchir, ce devrait être : méditer sur le monde… Je n’en ai pas le loisir… Je croirais voler du temps à mon travail… Ai-je raison ? Est-ce que mon existence professionnelle est vraiment toute la vie ? Est-ce même toute ma vie ?… Pas sûr… Sous le docteur Thibault, je sens bien qu’il y a quelqu’un d’autre : moi… Et ce quelqu’un-là, il est étouffé… Depuis longtemps… Depuis que j’ai passé mon premier examen, peut-être… Ce jour-là, crac ! la ratière s’est refermée… L’homme que j’étais, l’homme qui préexistait au médecin, — l’homme que je suis encore, après tout, — c’est comme un germe enseveli, qui ne se développe plus, depuis longtemps… Oui, depuis le premier examen… Et tous mes confrères sont comme moi… Tous les hommes occupés, peut-être, sont comme moi… Les meilleurs, justement… Car ce sont toujours les meilleurs qui font le sacrifice d’eux-mêmes, qui acceptent l’exigence dévorante du travail professionnel… Nous sommes un peu comme des hommes libres qui se seraient vendus… »

Sa main, au fond de la poche, jouait avec le petit agenda qu’il portait toujours sur lui. Machinalement, il le sortit et parcourut d’un regard distrait la page du lendemain 20 juillet, qui était chargée de noms et de signes.

« Pas de blague », se dit-il brusquement : « c’est demain que j’ai promis à Thérivier d’aller revoir sa gosse, à Sceaux… Et j’ai ma consultation à deux heures… »

Il écrasa sa cigarette dans le cendrier, et s’étira.

« Voilà le docteur Thibault qui reparaît », fit-il en souriant. « Eh bien ! Vivre, c’est agir, après tout ! Ça n’est pas philosopher… Méditer sur la vie ? À quoi bon ? La vie, on sait bien ce que c’est : un amalgame saugrenu de moments merveilleux et d’emmerdements ! La cause est entendue, une fois pour toutes… Vivre, ça n’est pas remettre toujours tout en question… »

Il se souleva d’un énergique coup de reins, sauta sur ses pieds, et fit quelques pas qui le conduisirent à la fenêtre.

« Vivre, c’est agir… », répéta-t-il, en promenant un regard distrait sur la rue déserte, les façades mortes, la pente des toits où le soleil couchait l’ombre des cheminées. Il continuait à tripoter l’agenda au fond de sa poche. « Demain, c’est lundi : nous allons sacrifier le cobaye du petit 13… Mille chances pour que l’inoculation soit positive… Sale affaire. Perdre un rein à quinze ans… Et puis, il y a cette sacrée gosse de Thérivier… Je n’ai pas de veine, cette année, avec ces pleurésies à streptos… Encore deux jours, et, si ça ne va pas, on fera sauter la côte… Eh quoi ! » fit-il brusquement, en laissant retomber le rideau de vitrage. « Faire son travail proprement, est-ce que ça n’est pas déjà quelque chose ?… Et laisser la vie courir !… »

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