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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Il paraissait si peu maître de son agitation, qu’Antoine se mit à rire. Il était bien résolu à ne pas se laisser prendre au jeu, et à conserver sa bonne humeur. Il ne voulait pas que cette conversation fût autre chose qu’un exercice spéculatif, une partie de dames où les pions étaient des hypothèses politiques.

Ironiquement, il désigna du doigt le siège que son frère avait quitté :

— « Rassieds-toi… »

Jacques le cingla d’un mauvais regard. Mais il enfonça ses poings dans ses poches et se laissa retomber dans son fauteuil.

— « De Genève », reprit-il, après un silence, « — je veux dire : du milieu international où je vis — les nuances s’effacent ; on aperçoit, avec une sorte de recul, les lignes générales de la politique européenne. Eh bien, de là-bas, l’évolution de la France vers la guerre crève les yeux ! Et, dans cette évolution, quoi que tu puisses en penser, l’élection d’un Poincaré à la présidence de la République marque une date décisive ! »

Antoine continuait à sourire :

— « Toujours Poincaré ! » fit-il, gouailleur. « Évidemment, je ne le connais que par ouï-dire… Au Palais, où ils sont difficiles, il est unanimement respecté… Au Quai d’Orsay aussi : Rumelles, qui a fait partie de son cabinet, en parle comme d’un homme de cœur, un ministre scrupuleux, appliqué, un politicien honnête, un ami de l’ordre, un ennemi de toute aventure. Il me semble vraiment absurde de supposer qu’un tel homme… »

— « Attends, attends !… » interrompit Jacques. Il sortit la main de sa poche, et, plusieurs fois, d’un geste fébrile, redressa la mèche qui lui tombait sur le front. Visiblement, il faisait un effort pour se dominer. Il demeura quelques secondes les paupières baissées, puis releva les yeux :

— « Il y a tant à dire que je ne sais par où commencer… », avoua-t-il. « Poincaré… Il faut distinguer l’homme de sa politique. Mais, pour comprendre sa politique, il faut comprendre l’homme… Tout l’homme ! Sans même oublier qu’il y a aussi, dans ce chicanier combatif, un petit officier de chasseurs à pied, nerveux et râblé, qui a toujours manifesté du goût pour la chose militaire… “Ami de l’ordre… Homme de cœur.” Je crois que c’est exact. Loyalisme. Fidélité. Fidélité des gens têtus. On dit même qu’il est bon. C’est possible. Il signe la plupart de ses lettres : Votre dévoué, et ce n’est pas seulement une formule : il aime vraiment rendre service ; il est toujours prêt à se batailler contre l’injustice, et à redresser des torts. »

— « Hé, tout ça est assez sympathique ! » déclara Antoine.

— « Attends ! » répéta Jacques, avec impatience. « Le cas Poincaré, j’ai eu à l’étudier d’assez près, pour un article qui a paru dans le Fanal… Avant tout, c’est un orgueilleux, qui ne plie pas, qui ne cède jamais… Intelligent, bien sûr !… Une intelligence raisonneuse, logique, sans larges vues, sans génie… Incroyablement tenace !… Un esprit rapide, mais un peu myope ; une mémoire exceptionnelle, mais une mémoire de détails… Tout ça fait un parfait avocat ; — ce qu’il est resté d’ailleurs : plus habile à manier les mots que les idées… »

Antoine objecta :

— « S’il n’était que cela, comment expliquer ses succès politiques ? »

— « Par sa force de travail, qui est prodigieuse. Et puis, par des compétences financières, qui sont rares au Parlement. »

— « Par sa probité aussi, sans doute. Dans ces milieux-là, ça étonne toujours : et ça en impose… »

— « Mais ses succès », reprit Jacques ; « on devine qu’ils ont dû le surprendre lui-même, et qu’ils ont peu à peu surexcité ses ambitions. Car il est devenu ambitieux. Et on sent bien, à mille indices, qu’il ne serait pas fâché aujourd’hui d’avoir un rôle historique à jouer. Ou plutôt, qu’il ne serait pas fâché d’être celui qui a fait jouer à la France un rôle historique ; pas fâché de donner à la France un prestige nouveau, auquel il attacherait son nom… Le plus inquiétant, c’est sa conception de l’honneur national : ce sens religieux du patriotisme… Ça s’explique, d’ailleurs, par son origine lorraine, sa jeunesse dans un territoire qui venait d’être mutilé… Il est d’une région et d’une génération qui, pendant des années, ont espéré la revanche, la reprise des provinces perdues… »

— « Je veux bien », concéda Antoine. « Mais, de là à prétendre qu’il ait souhaité le pouvoir pour faire la guerre !… »

— « Attends donc », reprit Jacques. « Laisse-moi continuer… Évidemment, il y a deux ans et demi, quand il a pris la présidence du Conseil — ou même, il y a dix-huit mois, quand il a été porté à l’Élysée, — si quelqu’un était venu lui dire : “Vous voulez mener la France à la guerre”, il aurait bondi d’indignation, en toute bonne foi. Pourtant, rappelle-toi dans quelles conditions, en janvier 1912, il est devenu le chef du gouvernement. Pour remplacer qui ? Caillaux… Or, Caillaux, lui, venait d’éviter à la France la guerre avec l’Allemagne ; et il avait même posé les jalons d’un durable rapprochement franco-allemand. C’est pour avoir fait cette politique de concession à la paix, qu’il a été renversé par les nationalistes. Et, si Poincaré a pu prendre sa place, c’était, je ne dis pas : parce qu’il voulait faire la guerre ; mais, tout de même, parce qu’on attendait de lui qu’il prenne, vis-à-vis de l’Allemagne, une attitude nationale, c’est-à-dire nettement opposée à celle, trop conciliante, d’un Caillaux. La preuve, c’est qu’il a bientôt ressuscité le vieux Delcassé, l’homme de “l’encerclement”, nommé, un an plus tard, ambassadeur en Russie !… Et quand il est devenu président de la République, à quelle majorité a-t-il dû son élection ? À cette bourgeoisie capitaliste, qui pense encore, comme Joseph de Maistre, que la guerre est une nécessité biologique, parfaitement naturelle, regrettable mais périodiquement nécessaire… Ces gens-là ne lèveraient sans doute pas le petit doigt pour provoquer une guerre de revanche ; néanmoins, c’est une hypothèse qui les émoustille ; ils en accepteraient, à l’occasion, le risque. Nous les avons vus d’assez près, ici, autrefois, aux dîners de Père, ces fossiles de la bourgeoisie réactionnaire !… Sans compter que, dans tous ces vieux partis français de droite, plus ou moins mal ralliés à la République, il reste cette arrière-pensée : qu’une guerre heureuse donnerait au gouvernement vainqueur un pouvoir dictatorial, qui saurait arrêter net la montée socialiste et nettoierait même le pays de sa démagogie républicaine. Ils caressent le rêve d’une France militarisée, disciplinée ; d’une France triomphante, super-armée, appuyée sur un vaste empire colonial, et devant qui le monde entier filerait doux… C’est un beau rêve pour des patriotes ! »

— « Depuis qu’il est au pouvoir », hasarda Antoine, « Poincaré n’a pourtant pas cessé de proclamer ses intentions pacifiques… »

— « Ah », fit Jacques, « je veux bien croire qu’il est sincère — quoique certains buts d’expansion pacifique deviennent très vite des buts de guerre, quand la diplomatie n’arrive pas à les réaliser. Mais il faut penser à ceci, dont les conséquences sont incalculables : depuis des années, tout le monde sait que Poincaré est aveuglé par deux convictions. La première, c’est qu’un conflit entre l’Allemagne et l’Angleterre est fatal… »

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