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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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À travers l’espace, Antoine sourit.

— « Vous tombez bien, chérie… J’allais téléphoner… Je suis désolé… Jacques vient d’arriver… Jacques, mon frère… Il débarque de Genève… Mais oui, à l’improviste… Ce soir, à l’instant… Alors, naturellement… D’où donc téléphonez-vous ? »

La voix reprit, câline :

— « Mais de chez nous, Tony… Je t’attendais… »

— « Il faut m’excuser, chérie… Vous comprenez bien, n’est-ce pas ?… Il faut que je reste avec lui… »

Comme la voix ne répondait plus, il appela :

— « Anne… »

La voix se taisait toujours.

— « Anne ! » répéta-t-il.

Debout devant le grand bureau d’apparat, la tête penchée sur le récepteur, il promenait sur le tapis havane, sur le bas des bibliothèques, sur les pieds des meubles, un regard absent et inquiet.

— « Oui », murmura enfin la voix. Il y eut un nouveau silence. « Est-ce que… est-ce qu’il restera tard ?… »

L’accent était si malheureux qu’Antoine en fut chaviré.

— « Je ne pense pas », dit-il. « Pourquoi ? ».

— « Mais, Tony, crois-tu que j’aurais le courage de rentrer ce soir, sans seulement t’avoir eu… un peu ?… Si tu voyais comme je t’attends !… Tout est préparé… Même la dînette… »

Il rit. Elle aussi se contraignit à rire :

— « Est-ce que tu la vois, la dînette ? Le guéridon, devant la fenêtre… Le gros saladier vert, plein de petites fraises… pour toi… » Après une pause, elle reprit, sur un ton rapide, guttural : « Écoute, mon Tony, c’est vrai ? Tu ne peux pas venir tout de suite, tout de suite, rien qu’une heure ?… »

— « Non, chérie, non… Impossible avant onze heures ou minuit… Sois raisonnable… »

— « Rien qu’un moment ?… »

— « Tu ne comprends donc pas ?… »

— « Si, je comprends », interrompit-elle, vite et tristement. « Il n’y a rien à faire… Quel dommage !… » Encore un silence, puis une petite toux. « Alors, écoute, c’est bien… je t’attendrai », reprit-elle, avec un soupir résigné, où Antoine sentit tout l’effort de l’acceptation.

— « À ce soir, chérie… »

— « Oui… Écoute ! »

— « Quoi ? »

— « Non, rien… »

— « À tout à l’heure ! »

— « À tout à l’heure, Tony ! »

Antoine resta quelques secondes aux écoutes. Là-bas, Anne, elle aussi, l’oreille au récepteur, ne se décidait pas à couper. Alors, après un bref coup d’œil autour de lui, il mit ses lèvres tout contre l’appareil, et fit le bruit d’un baiser. Puis, souriant, il raccrocha.

XV

Quand Antoine, reparut, Jacques, qui n’avait pas bougé de son fauteuil, fut frappé d’apercevoir sur le masque de son frère un reflet insolite, la trace d’une émotion dont il perçut confusément le caractère intime, amoureux. Antoine, décidément, avait changé.

— « Je te demande pardon… Avec ce téléphone, on n’est jamais tranquille… »

Il s’approcha de la table basse où il avait laissé son verre, but quelques gorgées, puis revint s’allonger sur le divan :

— « De quoi parlions-nous ? Ah ! oui, tu me disais : la guerre… »

Il n’avait jamais eu le temps de s’intéresser à la politique ; ni l’envie. La discipline scientifique l’avait habitué à penser que, dans le monde social, comme dans celui de la vie organique, tout est problème, et problème difficile ; que, dans tous les domaines, la recherche de la vérité exige l’application, l’étude, la compétence. Il considérait donc la politique comme le champ d’une activité étrangère à la sienne. À cette réserve raisonnée, s’ajoutait une naturelle répugnance. Trop de scandales, d’un bout à l’autre de l’histoire des États, l’avaient persuadé qu’une sorte d’immoralité suintait naturellement de l’exercice du pouvoir ; ou, du moins, qu’une certaine rigueur d’honnêteté, qu’il avait coutume, lui, médecin, de tenir pour primordiale, n’était pas de règle, n’était peut-être pas aussi nécessaire, sur le terrain de la politique. Aussi suivait-il avec une indifférence méfiante la marche des affaires publiques ; sans plus de passion qu’il n’en apportait à voir fonctionner le service des Postes ou des Ponts et Chaussées. Et si, dans une conversation de fumoir — chez son ami Rumelles, par exemple, — il lui arrivait, comme à tout le monde, de risquer un jugement sur les actes d’un ministre en place, c’était toujours d’un point de vue précis, terre à terre, volontairement simpliste : à la manière d’un voyageur d’autobus qui, pour louer ou critiquer le chauffeur, s’inquiète uniquement de la façon dont celui-ci manie le volant.

Mais il ne demandait pas mieux, puisque Jacques semblait y tenir, que de commencer l’entretien par un échange de généralités sur la politique européenne. Et ce fut avec une bonne volonté sincère que, pour rompre le silence de Jacques, il reprit :

— « Tu crois vraiment qu’une nouvelle guerre couve dans les Balkans ? »

Jacques regardait fixement son frère :

— « Est-ce possible qu’à Paris vous n’ayez pas encore la moindre notion de ce qui se passe depuis trois semaines ? Tous ces présages qui s’accumulent !… Il ne s’agit plus d’une petite guerre dans les Balkans ; c’est toute l’Europe, cette fois, qui va droit à une guerre ! Et vous continuez à vivre, sans vous douter de rien ? »

— « Tzs… tzs… », fit Antoine, sceptique.

Pourquoi pensa-t-il soudain au gendarme qui était venu, un matin de cet hiver, à l’heure où il allait partir pour l’hôpital, changer l’ordre de mobilisation de son livret ? Il se souvint qu’il n’avait même pas eu la curiosité de regarder quelle était sa nouvelle affectation. Après le départ du gendarme, il avait jeté le livret dans quelque tiroir — il ne savait même plus où…

— « Tu n’as pas l’air de comprendre, Antoine… Nous sommes arrivés au moment où, si tous font comme toi, si tous laissent les choses aller, la catastrophe est inévitable… Déjà, à l’heure actuelle, il suffirait, pour la déclencher, d’un rien, d’un stupide coup de feu sur la frontière austro-serbe… »

Antoine ne disait rien. Il venait de recevoir un léger choc. Une bouffée de chaleur lui enflamma le visage. Ces paroles touchaient brusquement en lui comme un point secret que, jusqu’alors, aucune sensibilité particulière ne lui avait permis de localiser. Lui aussi, comme tant d’autres en cet été de 1914, se sentait vaguement à la merci d’une fébrilité collective, contagieuse — d’ordre cosmique, peut-être ? — qui circulait dans l’air. Et, pendant quelques secondes, il subit, sans pouvoir s’en défendre, l’angoisse d’un pressentiment. Il surmonta presque aussitôt cet absurde malaise, et, réagissant à l’extrême, comme toujours, il prit plaisir à contredire son frère — mais sur un ton conciliant :

— « Naturellement, là-dessus je suis moins renseigné que toi… Tout de même, reconnais avec moi que, dans une civilisation comme celle de l’Europe occidentale, l’éventualité d’un conflit général est à peu près impossible à imaginer ! Avant d’en arriver là, il faudrait, en tout cas, de tels revirements d’opinion !… Cela demanderait du temps, des mois, des années peut-être… pendant lesquels d’autres problèmes surgiraient, qui enlèveraient à ceux d’aujourd’hui leur virulence… »

Il sourit, tout à fait rasséréné par son propre raisonnement :

— « Ces menaces-là, tu sais, ne sont pas nouvelles. Déjà, à Rouen, il y a douze ans, quand je faisais mon service… Pour prédire la guerre, ou la révolution, les prophètes de malheur n’ont jamais manqué… Et le plus curieux, d’ailleurs, c’est que les indices sur lesquels ces pessimistes fondent leurs prévisions sont toujours exacts, et, à juste titre, inquiétants. Seulement, voilà : pour une raison qu’on n’avait pas envisagée, ou pas évaluée à sa valeur, les faits s’enchaînent autrement que prévu, et les choses s’arrangent d’elles-mêmes… Et la vie continue, cahin-caha… Et la paix aussi ! »

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