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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Il était en France depuis le mardi précédent. (Le lendemain de la réunion Bœhm, Meynestrel lui avait dit : « File à Paris. Possible que j’aie besoin de t’avoir là-bas, ces jours-ci. Je ne peux rien préciser pour l’instant. Profites-en pour prendre le vent, regarder de près ce qui se passe ; comment réagissent les milieux de gauche français ; spécialement le groupe Jaurès, ces messieurs de l’Humanité… Si dimanche, ou lundi tu n’as rien reçu de moi, tu pourras revenir. À moins que tu ne penses être utile là-bas. ») Pendant ces quelques jours, il n’avait pas trouvé le temps — ou pas eu le courage — de venir voir Antoine. Mais les événements lui semblaient prendre, de jour en jour, tant de gravité, qu’il avait décidé de ne pas repartir sans avoir rencontré son frère.

Les yeux levés vers le second étage où s’alignaient des stores neufs, il cherchait à retrouver sa fenêtre, celle de sa chambre de gamin… Il était encore temps de faire demi-tour. Il hésita. Finalement, il traversa la rue et pénétra sous la voûte.

Il ne reconnaissait plus rien ; dans l’escalier, des murs de stuc, une rampe forgée, de larges verrières, remplaçaient la sombre tenture à fleurs de lis, les balustres tournés, les vitraux moyenâgeux de naguère. Seul, l’ascenseur n’avait pas été changé. C’était toujours le même déclic, bref, puis ce flottement de chaînes et ce borborygme huileux précédant la mise en marche, que Jacques, à chacun de ses retours, n’entendait jamais sans un serrement de cœur, sans revivre soudain l’un des plus cruels instants de son enfance humiliée : sa rentrée à la maison paternelle après sa fugue… C’était là, seulement là, dans cette étroite cabine où Antoine l’avait poussé, que le fugitif s’était vraiment senti repris, happé, impuissant… Son père, le pénitencier… Et maintenant Genève, l’Internationale… La guerre, peut-être…

— « Bonjour, Léon. En voilà des changements !… Mon frère est-il là ? »

Au lieu de répondre, Léon, avec une expression de surprise, dévisageait ce revenant. Il dit enfin, battant des paupières :

— « Le docteur ? Non… C’est-à-dire, oui… Pour Monsieur Jacques, sûrement !… Mais il est au-dessous, dans les bureaux… Faudrait que Monsieur Jacques redescende un étage… La porte est ouverte, Monsieur n’aura qu’à entrer. »

Au palier du premier, Jacques lut, sur une plaque de cuivre : Laboratoires A. Oscar-Thibault.

« Toute la maison, alors ?… » songea-t-il. « Et il s’est annexé jusqu’au prénom d’Oscar !… »

La porte s’ouvrait, de l’extérieur, par une béquille nickelée. Jacques se trouva dans un vestibule, où donnaient trois portes pareilles. Derrière l’une d’elles, il perçut des voix. Antoine recevait-il des clients, un après-midi de dimanche ? Perplexe, Jacques avança de quelques pas.

— « … témoignages biométriques… enquêtes dans les groupes scolaires… »

Ce n’était point Antoine qui parlait. Mais, tout à coup, il reconnut la voix de son frère :

— « Premier point : accumuler des tests… Classer des tests… Avant quelques mois, n’importe quel neurologue, n’importe quel spécialiste de pathologie infantile, n’importe quel éducateur, même, doit pouvoir trouver chez nous, ici, dans nos statistiques… »

Oui, c’était bien Antoine, son élocution tranchante et comme satisfaite, un peu gouailleuse aux finales… « Plus tard, il aura tout à fait la voix de son père », se dit Jacques.

Il demeura une minute immobile, sans écouter, les yeux baissés vers le linoléum neuf qui recouvrait le sol. De nouveau, la tentation de partir l’effleura. Mais Léon l’avait vu… D’ailleurs, puisqu’il était venu jusque-là… Il redressa les épaules, et, comme une grande personne qui n’hésite pas à troubler le jeu des enfants, il vint jusqu’à la porte et frappa un coup sec.

Antoine, interrompu, s’était levé. La mine hargneuse, il entrouvrit le battant :

— « Qu’est-ce que… ? Comment ? Toi ! » s’écria-t-il, épanoui tout à coup.

Jacques, lui aussi, souriait, envahi soudain par une de ces vagues de tendresse fraternelle qui le soulevaient, malgré tout, chaque fois qu’il retrouvait Antoine, en chair et en os, son visage énergique, son front carré, sa bouche…

— « Entre donc », dit Antoine. Il ne quittait pas son frère des yeux. Jacques était là ! Jacques était là, debout, avec sa mèche roux foncé, avec son regard mobile, avec ce demi-sourire qui ressuscitait son visage d’enfant…

Trois hommes, en blouses blanches déboutonnées, le visage suant, sans cols, étaient assis devant une grande table où des verres, des citrons, un seau de glace, voisinaient avec des papiers et des graphiques dépliés.

— « C’est mon frère », annonça Antoine, riant de plaisir. Et, désignant à Jacques les trois hommes qui s’étaient levés, il présenta : « Isaac Studler… René Jousselin… Manuel Roy… »

— « Je vous dérange ? » balbutia Jacques.

— « Oui ! » fit Antoine. Il regarda gaiement ses collaborateurs : « N’est-ce pas ? Impossible de dissimuler qu’il nous dérange, l’animal… Mais tant mieux ! Cas de force majeure… Assieds-toi. »

Jacques, sans répondre, examinait la vaste pièce, entièrement garnie de rayonnages sur lesquels s’alignaient des cartons numérotés, tout neufs.

— « Tu te demandes où tu es ? » dit Antoine, amusé par la surprise de son frère. « Tu es dans la Salle des archives, tout simplement… Veux-tu boire quelque chose de frais ? Whisky ? Non ?… Roy va te fabriquer une citronnade », décréta-t-il, en s’adressant au plus jeune des trois hommes : une figure intelligente d’étudiant parisien, éclairée par un regard lisse, un regard de bon élève.

Tandis que Roy pressait un citron sur de la glace pilée, Antoine s’était tourné vers Studler :

— « Nous reprendrons tout ça dimanche prochain, vieux… »

Studler était sensiblement plus âgé que les autres, et il semblait même être l’aîné d’Antoine. Le prénom d’Isaac convenait d’emblée à son profil, à sa barbe d’émir, à ses yeux fiévreux de mage oriental. Jacques eut l’impression qu’il l’avait déjà rencontré, jadis, quand les deux frères habitaient ensemble.

— « Jousselin va ranger les paperasses… », poursuivait Antoine. « De toutes façons, nous ne pouvons rien commencer de suivi avant le premier août, avant mes vacances d’hôpital… »

Jacques écoutait. Août… Les vacances… Sans doute, un peu d’étonnement parut-il sur ses traits, car Antoine, qui le regardait, crut devoir expliquer :

— « Oui, nous sommes d’accord, tous les quatre, pour ne pas prendre de congé, cette année… Vu les circonstances… »

— « Je comprends », approuva Jacques, d’un air grave.

— « Songe qu’il n’y a pas trois semaines que les travaux de la maison sont terminés : rien ne fonctionne encore, de nos nouveaux services. D’ailleurs, avec l’hôpital et la clientèle, je n’aurais pas eu plus tôt le temps de mettre tout ça en train. Mais, avec ces deux mois de calme que nous allons avoir, jusqu’à la rentrée… »

Jacques le regardait, surpris. L’homme qui parlait ainsi n’avait évidemment rien perçu, dans les pulsations du monde, qui pût ébranler la sécurité de son travail, sa confiance dans le lendemain.

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