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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Moscou brûle souvent – et, dirions-nous, volontiers –, depuis sa fondation. Les incendies anéantissent la capitale de la principauté, tous les cinq ou dix ans. I. Zabeline, historien de Moscou, imagine que « les gens, offensés et furieux mettaient le feu à cette ville honnie ». Rien de plus simple, d’ailleurs, que de la livrer aux flammes, puisqu’elle est bâtie en bois. Le premier édifice de pierre ne date que de 1470. Au XVIIe siècle, Moscou ne comptera guère plus de deux cents maisons de pierre. Évoquant l’ampleur de ces désastres, les chroniqueurs ne considèrent que le nombre d’églises réduites en cendres, ils n’ont aucune idée du nombre de maisons détruites et de victimes. Les étrangers ont, pour leur part, une notion très variable des dimensions de la ville. Les Anglais (Richard Chancellor y séjourne en 1553 et Giles Fletcher en 1558) la voient plus grande que Londres ; d’autres (Sigismond de Herberstein, 1517) la jugent deux fois plus vaste que Florence et Prague ; au début du XVIIe siècle, Jacques Margeret note que l’enceinte de bois de Moscou est plus longue que celle de Paris. Les premiers chiffres vraiment précis concernant le nombre de foyers moscovites n’apparaîtront qu’en 1701. Au milieu du XVIe siècle, la ville compte environ cent mille habitants.

Le 21 juin 1547, un incendie éclate qui ne laisse rien de la cité. I. Zabeline relève, en un peu plus de cinq siècles, cinq incendies qui réduisent la ville en cendres, et parmi eux celui de 1547. Il est suivi d’un soulèvement. Le 26 juin, les Moscovites font irruption au Kremlin et tuent l’oncle du tsar, Iouri Glinski. Le tsar se réfugie au bourg de Vorobievo, aux environs de Moscou, avec la cour. La populace se lance à ses trousses, exigeant qu’il lui livre les Glinski honnis, accusés d’avoir mis le feu à la ville par des pratiques de sorcellerie. Ivan se refuse à livrer ses parents. On parvient à persuader les Moscovites insurgés de rentrer chez eux.

L’incendie et l’émeute mettent un terme au gouvernement des « Sept-Boïars ». Une ère de réformes s’ouvre, conduite par le tsar qui prête une oreille attentive aux propos des conseillers qu’il s’est lui-même choisis.

7 Le temps des succès

La vaste politique du Terrible transforma l’État moscovite en un véritable camp militaire de gigantesques dimensions.

Gueorgui VERNADSKI.

Se plaignant de son malheureux sort et des traîtres qui s’acharnent à lui mettre des bâtons dans les roues, Ivan rappelle, dans sa lettre à Kourbski, « comment tout a commencé » : « Il y avait en ce temps-là, à notre cour, ce chien d’Alexis… qui, aux jours de notre jeunesse, était déjà parvenu, on ne sait comment, à sortir de sa condition de batojnik (serviteur de rang inférieur) ; quant à nous, voyant la trahison des seigneurs, nous le tirâmes de la fange et en fîmes leur égal, escomptant qu’il nous servirait fidèlement… Puis, pour me conseiller dans les affaires spirituelles et le salut de mon âme, je choisis le pope Sylvestre, espérant que lui, un homme de Dieu, saurait préserver son âme ; le perfide d’abord sembla faire le bien… [mais] il céda finalement à l’appât du pouvoir… et commença, semblablement aux laïcs, à s’entourer d’amis1… » La première missive au prince Kourbski date de 1564 : le temps des réformes, alors, a pris fin, celui de l’opritchnina est venu. En regardant en arrière, le tsar raye d’un trait tout ce qui a été accompli, et évoque, la rage au cœur, « ce chien d’Alexis », Sylvestre, « ce malappris de pope » et, naturellement, « ce traître » de Kourbski.

D’une main ferme et résolue, Ivan Vassilievitch réécrit le passé. Le temps des réformes, seconde période de son règne (si l’on considère que son enfance, durant laquelle le pouvoir était détenu par les boïars, fut la première), est qualifié par les historiens d’époque de la « Rada élue ». Les principaux conseillers du jeune tsar, initiateurs et promoteurs des changements réalisés dans la vie ecclésiastique, administrative et politique du pays, sont des hommes de confiance qu’Ivan a pris pour intimes. Les premiers à être introduits dans le petit cercle des plus proches conseillers du tsar sont Alexis Adachev, détenteur d’une petite votchina à Kostroma et remarquable administrateur, et Sylvestre, prêtre à la cathédrale de l’Annonciation au Kremlin, auteur (ou rédacteur) du célèbre Ménagier (Domostroï), recueil de préceptes à l’usage du mari et de la femme. Ce dernier est chargé par Ivan de restaurer les fresques des cathédrales du Kremlin, endommagées par l’incendie de 1547.

Au milieu du XVe siècle, la population de la Rus moscovite s’élève à dix millions de personnes, parmi lesquelles le nombre des citadins n’excède pas 2 %. Ce vaste territoire, peu peuplé, a besoin d’un système administratif permettant au tsar d’exploiter de façon plus efficace les ressources du pays. La doctrine politique en vigueur, qui fait du tsar autocrate l’incarnation du pouvoir divin, exige un renforcement de la centralisation. Le métropolite Macaire, qui exerce une immense influence sur Ivan, est un ardent « joséphien », prônant l’autocratie. Durant la première période de réformes, des voix de publicistes politiques laïcs s’élèvent, développant un modèle de tsar tout-puissant. Éminent diplomate, Fiodor Karpov estime ainsi que le tsar doit viser le « bien public » et qu’il peut, pour cela, recourir à « la terreur de la loi et de la vérité ». Toute la question est de savoir à qui s’appliquera la « loi » : aux « bons sujets », ou aux « mauvais »2 ? Ivan approuve entièrement cette définition de la « loi ». Il explique que son bras armé du glaive porte « la vengeance chez les scélérats et la louange chez les vertueux ». Un programme complet de réformes est proposé au tsar, dans un ensemble de « suppliques », par Ivan Peresvetov.

Noble lituanien arrivé à Moscou dans les années 1540, Ivachko Peresvetov (ainsi signe-t-il ses écrits), craignant d’attaquer de front les usages moscovites, imagine une utopie dans laquelle il dépeint le royaume idéal de Mehmet-Saltan (le sultan turc Mohammed II). Ivan Peresvetov ne sait pas grand-chose de la situation réelle dans l’empire du vainqueur de Constantinople. Mais cela ne l’émeut guère. Son utopie est d’abord, comme le veut la loi du genre, une critique d’un système existant, puis un projet de changement. Rejoignant Fiodor Karpov, Peresvetov prône avant tout la nécessité de la « terreur » : « Sans la terreur, le tsar n’est pas en mesure de tenir son royaume. » De même, impossible, sans elle, d’« instaurer… la vérité ». La terreur est nécessaire contre ceux qui font le mal. Pour Peresvetov, il est clair que tout le « mal », toutes les « offenses » et les « servitudes » de l’État viennent des boïars, des seigneurs. « Une terre asservie [par les boïars] est une terre où s’accomplit tout le mal : vol, brigandage et grand appauvrissement de tout le royaume3. »

Ivan Peresvetov propose une réforme radicale : la suppression du kormlenié, l’entretien des « hommes de service » par la population ; il suggère de retirer leurs terres à ceux qui bénéficient de ce système et de leur accorder en remplacement une rente annuelle. Le publiciste pense obtenir des citadins les moyens nécessaires à cette transformation, à condition d’instaurer des prix fixes sur les marchés. Peresvetov donne de nombreux autres conseils, en prenant pour modèle Mehmet-Saltan : il convient de s’appuyer sur de fidèles janissaires appointés, de s’entourer de conseillers très proches, sans lesquels aucune décision ne sera prise dans quelque domaine que ce soit.

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