Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
De bonne heure, Lily se leva. Elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Avant huit heures, elle était assise dans son boudoir, impatiente déjà et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait donné l’ordre exprès d’introduire auprès d’elle monsieur Renaud sitôt qu’il se présenterait.
Demi-cachée derrière ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait la porte cochère.
Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s’ouvrit et un jeune homme, vêtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge, après l’avoir écouté, le conduisit lui-même jusqu’au perron.
Lily put l’examiner à son aise tandis qu’il traversait la cour d’un pas lent et solennel.
C’était un étudiant allemand, non pas précisément tel qu’on les voit à Leipzig ou à Tübingen, mais tel que les théâtres nous les montrent quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir collant, veste et jaquette noires surmontées par un vaste col blanc rabattu. Seule, la casquette traditionnelle était remplacée par un chapeau tyrolien à larges bords, d’où s’échappaient les mèches abondantes et lustrées d’une chevelure noire.
Lily avait vaguement l’espoir de trouver en ce nouvel arrivant une figure connue, mais elle dut s’avouer qu’elle ne l’avait jamais vu.
L’instant d’après, un domestique annonça monsieur Renaud, et Saladin fit son entrée dans le boudoir de madame la duchesse.
Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point très bas, et dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublèrent:
– Voilà bien des années que je m’occupe de vous.
Il avait en parlant un léger accent tudesque.
Madame de Chaves ne trouva pas de réponse, elle le regardait avec une sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bonté.
– Je ne vous veux que du bien, prononça-t-il du bout des lèvres.
La duchesse lui montra de la main un siège et dit tout bas:
– Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis espérer de vous.
Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il était superbe d’aplomb et de gravité. Il avait passé la nuit à composer son rôle, à l’apprendre et à le répéter.
Languedoc, déniché à la foire par Similor, était venu lui faire une tête: une tête de marbre immobile et glacée.
Si Saladin avait su le monde, peut-être aurait-il reculé devant l’audacieuse comédie qu’il allait jouer; peut-être du moins aurait-il choisi d’autres moyens et pris d’autres apparences.
Sans prétendre qu’un autre stratagème n’eût point réussi auprès de cette pauvre femme, subjuguée d’avance et préparée à toutes les crédulités, nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.
Nous ajoutons que les comédies de ce genre arrivent au succès, surtout par leurs côtés les plus invraisemblables.
Les charlatans sauvent parfois ceux que la médecine sérieuse a condamnés. Il en est ainsi dans la vie, et certains découragements se réfugient d’eux-mêmes dans l’impossible.
Chaque siècle, du reste, subit pour un peu l’influence de la poésie ambiante: ceci du haut en bas de l’échelle sociale. On est bien forcé de prendre le merveilleux où les poètes l’ont mis.
Les sorciers du Moyen Age, succédant aux oracles antiques, se chargeaient de répondre aux questions de l’ambition effrénée ou de l’aveugle désespoir. Le XVIIIe siècle incrédule inventa les magnétiseurs et but en riant l’élixir de vie, distillé par le comte de Cagliostro. Nous avons eu de nos jours les médiums et les tables tournantes.
C’est là le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.
Mais le merveilleux poétique est autrement fait. C’est la baguette des fées, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien ce sont les prouesses encore plus étonnantes accomplies par l’épée de d’Artagnan, par l’or de Monte-Cristo.
On ne croit pas à tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque chose.
D’Artagnan mourut il y a longtemps.
Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lançait les billets de banque comme la foudre, on a été chercher le merveilleux plus bas encore, beaucoup plus bas.
Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revêtir de je ne sais quels oripeaux magiques; d’autres, moins fous et plus hardis, ont osé prendre cette personnalité détestée et méprisée: l’agent de police, pour l’entourer de rayons sur l’effronté piédestal de leurs fictions.
On pêche ses héros où l’on peut, dans les temps de disette avérée. Il y a quelque chose d’original et à la fois de généreux à préférer les gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidèlement les voleurs. Je ne puis que louer de tout mon cœur les hommes de grand talent qui se sont donné la mission de réhabiliter l’agent de police. Il était temps de flétrir l’innocence incurable du suffrage universel se faisant le complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n’ont pas même, pour compenser la dérisoire modicité de leur paye, l’appoint de la considération publique.
Mais, entre les réhabilitations équitables et les fusées d’une complète apothéose, il y a de la marge, et peut-être n’était-il pas nécessaire de remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sûreté portent dans la vie réelle par une trop fulgurante auréole.
Pour plaire, nous sera-t-il répondu, il faut exagérer dans un sens comme dans l’autre.
Ceux qui disent cela mentent, insultant à la fois les écrivains et le public.
Ma religion est qu’on peut plaire en disant l’exacte vérité; ma croyance est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des réalités bien autrement curieuses et bizarres que n’en peut inventer l’exagération même de ceux qui se battent les flancs pour étonner les naïfs.
Saladin, comédien de petite venue, mais très soigneux et très habile, profitait tout uniment d’un courant. Il exploitait la mode du détective.
Après avoir examiné madame la duchesse le temps voulu pour produire son effet, il prit le siège qu’on lui indiquait et tira de sa poche un assez vaste portefeuille en même temps qu’un objet enveloppé dans du papier qu’il remit entre les mains de madame de Chaves.
– Voici d’abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.
La duchesse à ce nom devint pâle comme une morte. Le tonnerre, éclatant dans la chambre, n’eût pas produit sur elle un pareil effet. Elle chancela sur son siège et murmura:
– Quoi, monsieur! vous savez?…
– Je suis Renaud, répondit Saladin d’une voix basse et brève.
Il se mit en même temps à feuilleter rapidement son carnet.
– Rue Lacuée, n° 5, dit-il en prenant un premier carré de papier: Madame Lily, dite la Gloriette, dix-huit à vingt ans, très jolie, conduite bonne, enfant dont on ne connaît pas le père; nom de l’enfant: Justine, mais plus souvent appelée Petite-Reine dans le quartier… Contestez-vous?
La duchesse le regardait bouche béante.
– Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c’est exact. Il choisit un autre carré de papier.
– Fin avril 1852, reprit-il, mère et fille entrées dans une baraque de la foire, place du Trône. Voiture prise à cause de la pluie…