Бесплатная библиотека
Читайте книгу на сайте или телефоне
La Vie rêvée d'Ernesto G. - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

La Vie rêvée d'Ernesto G.

Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:

La Vie rêvée d'Ernesto G.
1 ... 67 68 69 70 71 72 73 74 75 ... 110
Перейти на страницу:

C’était son histoire aussi, que ça lui plaise ou non.

Après le dîner, lors des interminables soirées de l’hiver de Bohême, il restait devant la cheminée à fumoter sa pipe, un léger sourire aux lèvres, le regard perdu dans le mystère des flammes, dans l’extase d’un homme qui chantonne dans sa tête. Des fois, elle l’entendait marmonner, comprenait qu’il s’adressait à son père disparu.

Helena savait qu’elle ne devait pas le déranger.

Joseph vagabondait dans le musée de sa mémoire. Il s’attardait près du feu de camp sur la plage d’Alger, entendait une diabolique guitare manouche qui l’embarquait dans ses arpèges affolants ou un air d’accordéon, revoyait la piste tamisée des bains Padovani et le sourire chaloupé de Marcelin sur l’estrade d’une guinguette des bords de Marne où il tournait dans une valse interminable et, à chaque tour, c’était un nouveau visage heureux, une autre femme radieuse qu’il enlevait dans un tourbillon sans fin.

Il fermait les yeux, oscillait, perdait l’équilibre et emportait sa cavalière dans la ronde. Il faisait des efforts pour se rappeler les traits de Viviane, ne se souvenait que de ses maudits talons, de ses bouclettes élastiques, une réminiscence de mimosa, de Nelly et de son rire rauque, de ses yeux verts insolents, et le visage lancinant de Christine s’imposait, elle lui souriait, figée.

Et cette odeur d’orange tenace dont il ne savait plus d’où elle venait.

Joseph et Helena firent demi-tour dans le tournant qui débouchait sur la coopérative, remontèrent d’un pas tranquille. Des fois, ils se faisaient attraper par Jaroslav ou Barbara qui sortaient pour soigner et nourrir les bêtes, et ils étaient obligés d’aller boire deux trois verres de cet alcool de prune maison qui tuait les microbes mieux que n’importe quel médicament, de discuter encore et encore de ce temps de misère qui n’en finirait jamais.

Ce soir-là, aucune chance de les voir traîner dehors.

Que ce soit à Prague, à Brno ou partout dans le pays, il n’y aurait que des chats dans les rues, les restaurants seraient fermés, les spectacles feraient relâche. Les rares touristes à fréquenter la capitale se demanderaient quelle catastrophe mystérieuse avait vidé la ville. Inquiets et perdus, ils se réfugieraient dans leurs hôtels en quête de chaleur humaine mais personne ne répondrait à leurs appels.

Ce 13 mars 1966, la Tchécoslovaquie allait affronter l’URSS en finale du championnat du monde de hockey sur glace qui se disputait à Ljubljana en Yougoslavie. Les plus vernis regarderaient le match à la télévision, les autres, c’est-à-dire la quasi-totalité de la population, se regrouperaient autour d’un poste de radio pour suivre la retransmission. Bien sûr, ce n’était pas un match comme les autres. Si les Tchèques étaient des fous de hockey prêts à s’entre-tuer quand ils soutenaient leur équipe de club, l’équipe nationale, c’était sacré. Même pour les Slovaques qui étaient toujours de mauvaise foi.

Quand ils avaient mis une branlée à l’Allemagne de l’Est puis à la Pologne, les Tchèques avaient vécu quelques jours sur un gros cumulus. Par charité envers des pays frères, on n’avait fait que des commentaires sportifs, mais pour chacun ce fut un bonheur inouï et, comme l’avait observé Ludvik, une jouissance quasi sexuelle. Quand ils avaient battu les États-Unis puis le Canada de justesse, les Tchèques, pour la première fois depuis des lustres, avaient ressenti un trouble inconnu, beaucoup s’étaient interrogés sur cet étrange sentiment qui les poussait à se sentir marxistes en face des Américains. Les Tchèques n’avaient rien contre les Suédois, ils les avaient écrasés avec une détermination rageuse dans l’espoir d’affronter l’ogre russe en finale, de l’étriper, de lui crever les yeux encore vivant, de le saigner, le dépecer avec lenteur et délectation, le couper en mille morceaux avec un couteau mal aiguisé et le faire crever dans les pires douleurs.

Même si personne ne s’était mis d’accord sur ce programme alléchant, tout le monde en rêvait.

Joseph n’aimait pas le hockey, il s’en fichait royalement. D’habitude, il ne manifestait que du mépris pour ce sport de bûcherons dégénérés, pourtant il sentait monter en lui une palpitation inhabituelle, une excitation dont il aurait juré qu’elle lui était devenue étrangère. Il n’aurait raté ce match pour rien au monde. Il pressa le pas. Helena se fit distancer.

– Dépêche-toi, ma fille, on va rater le début !

– Quand on est ensemble, tu n’es pas obligé de parler en français.

– Pourquoi diable Karel n’a pas raclé ces marches ? râlait Joseph. On va avoir un accident.

Avec la semelle de ses après-ski, il donnait des coups de talon sur la glace qui les emprisonnait.

Une centaine de personnes s’entassaient dans la salle de repos du sanatorium, on avait écarté les tables sur le côté, mis les chaises en rangs d’oignons et des fauteuils au premier rang, face au poste de télévision. Le personnel, d’ordinaire si difficile à réunir, était là au grand complet, les membres de la coopérative aussi, le maire du village, l’instituteur, le secrétaire de cellule, avec femmes, enfants et amis, assis par terre. La plupart étaient debout et heureux d’être là, devant le seul poste de télévision accessible à des kilomètres à la ronde.

Quand Joseph apparut, Ludvik, assis sur une chaise au deuxième rang, lui lança :

– Joseph, j’ai eu le plus grand mal à te garder un fauteuil. Helena, viens là, à côté de moi.

Il lui désigna la place libre à sa droite. Elle lui déposa un baiser sur la bouche et elle adressa un salut à des amis dans la salle.

– Enfin, le grand soir est arrivé, dit Ludvik.

– Tu ne crois quand même pas que nous allons gagner ? répondit Helena.

– Bien sûr que si. On a une vraie chance.

– Dans tes rêves, oui. Ils jouent comme des dieux et nous comme des chèvres.

– Tu es défaitiste, Helena. Nous sommes les meilleurs.

– Après eux.

Joseph enleva son manteau, le secoua, renifla à plusieurs reprises.

– Vous êtes dans un sanatorium, bon sang, il est interdit de fumer ici.

– C’est fermé, il n’y a pas de malade, objecta Jaroslav.

– Je vous invite à regarder la télévision chez moi, il faut respecter le règlement.

– Cette télévision est la propriété du peuple tchèque, Joseph, comme toi et moi et tout ce qui est ici.

– Moi, je n’appartiens qu’à toi, dit Karel à Marta à voix haute.

Il déclencha les rires de l’assistance et des « Moi aussi » ; des « T’as pas de chance », et des blagues grivoises sur ce qu’il était encore possible d’acheter et de vendre.

– Moi aussi, dit Ludvik à Helena au creux de l’oreille.

– Tu es mon chéri, répondit-elle de la même façon, mais je ne t’appartiens pas.

Joseph s’assit dans le fauteuil, se pencha vers son voisin.

– Tu remarqueras, camarade secrétaire, que nos compatriotes sont indisciplinés. Je comptais sur ta présence pour les ramener à la raison.

– C’est un grand jour, Joseph, il faut savoir fermer les yeux.

Joseph sortit son paquet de Sparta et lui offrit une cigarette.

– On aérera après.

Les deux équipes venaient d’entrer sur la patinoire de Ljubljana, les joueurs faisaient des circonvolutions gracieuses pour se détendre et se préparer.

1 ... 67 68 69 70 71 72 73 74 75 ... 110
Перейти на страницу:
0
Сюжет
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Атмосфера
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Главный герой
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Общее впечатление
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
Итоговая оценка: 0.0 из 10 (голосов: 0 / История оценок)