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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Elle regardait distraitement le commis empaqueter les achats, faire l’addition.

Toute seule… Même à cette époque-là, un sûr instinct l’avertissait que, si elle avait quelque chance d’arriver, c’était à condition de rester distante et secrète, sans amitiés, sans habitudes, perpétuellement disponible pour une immédiate transformation. Ah ! si la diseuse de bonne aventure qui se promenait alors dans les Tuileries avec sa hotte et sa claquette, vendant des plaisirs et du coco, lui avait prédit qu’elle deviendrait Mme Goupillot, la femme du grand patron !… C’était arrivé pourtant. Et même, aujourd’hui, vu de loin, cela paraissait presque simple…

— « Voilà, Madame. » Le commis tendait le paquet ficelé.

Anne sentit sur sa gorge le regard du vendeur. Elle aimait de plus en plus être effleurée par le désir des hommes. Celui-ci n’était encore qu’un gamin, avec une joue duveteuse, une lèvre gercée, une grande bouche mal faite et saine. Anne passa son doigt sous la ficelle, releva le front, plia légèrement la nuque en arrière, et, en guise de remerciement, laissa, de ses prunelles grises, couler sur l’enfant un regard enjôleur.

Le paquet n’était pas bien lourd. Elle avait du temps : il n’était que cinq heures. Elle remit le chien à terre, et partit à pied vers l’avenue de Wagram.

— « Allons, Fellow, un peu de courage… »

Elle avançait à longues foulées, le buste souple, un peu de fierté dans le port de tête. Car elle ne pouvait retenir un élan d’orgueil, chaque fois qu’elle se rappelait sa vie : elle avait conscience que sa volonté n’avait pas cessé d’agir sur son destin, et que sa réussite était bien son œuvre.

À distance, surprise comme s’il se fût agi d’une autre, elle admirait cette opiniâtreté qu’elle avait mise, dès l’enfance, à s’échapper des bas-fonds ; une sorte d’instinct, pareil à celui du nageur qui coule, et qui, par tous ses réflexes, tend à revenir vers la surface. C’était pour monter mieux qu’elle s’était réservée, jalousement, pendant ces longues années d’adolescence chaste, entre son frère aîné et son père veuf. Le dimanche, tandis que le père, ouvrier plombier, jouait aux boules sur les fortifs, Anne et son frère allaient traîner au bois de Vincennes, avec des amis. Un soir, au retour d’une promenade, un jeune électricien, un camarade de son frère, avait voulu l’embrasser. Elle avait dix-sept ans déjà, et il lui plaisait. Mais elle l’avait giflé, et s’était sauvée, seule, jusqu’à la maison ; et jamais plus elle n’avait consenti à sortir avec son frère. Le dimanche, elle restait chez elle, à coudre. Elle avait le goût des étoffes, de la toilette. Une mercière du voisinage, qui avait connu sa mère, l’avait prise comme demoiselle de magasin ; mais c’était triste, cette boutique de quartier où n’entrait qu’une clientèle pauvre… Heureusement, elle avait eu la chance de trouver une place de vendeuse à la succursale que les Bazars du XXe siècle venaient d’ouvrir à Vincennes, sur la place de l’Église. Manier des pièces de velours, de taffetas ; se sentir frôlée par ces allants et venants ; vivre dans la convoitise des commis, des chefs de rayon, sans rien leur accorder jamais qu’un sourire de camarade ; et rentrer sagement, le soir, pour préparer le souper de famille : telle avait été sa vie pendant deux ans ; et, somme toute, elle en gardait bon souvenir. Mais, dès la mort du père, elle avait fui la banlieue, et obtenu une place de choix, en plein cœur de Paris, avenue de l’Opéra, à la maison mère, que le vieux Goupillot dirigeait encore un peu lui-même. Et c’est alors qu’il avait fallu jouer serré, jusqu’au mariage… « Jouer serré ! » Ç’aurait pu être sa devise… Maintenant encore… N’était-ce pas elle qui, dès sa première rencontre avec Antoine, avait jeté son dévolu sur lui, vaincu ses résistances, fait patiemment sa conquête ? Et il ne s’en doutait pas ; car elle était assez rouée pour ménager la fatuité du mâle, et lui laisser l’illusion de l’initiative. Trop belle joueuse, d’ailleurs, pour préférer la jouissance vaniteuse d’afficher son pouvoir à la satisfaction vraiment royale de l’exercer en secret, avec toutes les armes d’une apparente faiblesse…

Sa rêverie l’avait conduite jusqu’à la garçonnière. Elle avait pris chaud en marchant. Le silence, la fraîcheur de l’appartement resté clos, lui parurent exquis. Debout au milieu de la chambre, elle fit hâtivement tomber tout ce qu’elle avait sur elle, et courut dans le cabinet de toilette faire couler un bain.

Elle eut plaisir à se sentir nue parmi ces glaces, ces vitres dépolies, dont la lumière d’astre mort donnait plus d’éclat à sa chair. Penchée sur les robinets, d’où l’eau jaillissait en tumulte, elle promenait distraitement sa paume sur ses hanches brunes, restées maigres, sur sa poitrine qui s’alourdissait. Puis, sans attendre que la baignoire fût pleine, elle enjamba le bord. L’eau était à peine tiède. Elle s’y glissa, avec un frisson de plaisir.

Une sortie de bain, blanche à rayures bleues, qui pendait au mur devant elle, la fit sourire : Antoine s’était drôlement drapé là-dedans, l’autre soir, pour faire la dînette. Et brusquement, elle se souvint d’une petite scène qui s’était passée entre eux, ce soir-là justement : à une question qu’elle posait à Antoine sur sa vie de jeune homme, sur sa liaison avec Rachel, il lui avait dit, mi-figue, mi-raisin : « Je te raconte tout, je ne te cache rien de mon passé, moi ! »

En effet, elle lui parlait fort peu d’elle. Au début de leur liaison, Antoine, un soir, penché sur ses yeux, lui avait dit : « … ton regard de femme fatale ! » Rien ne lui avait causé autant de plaisir. Elle ne l’avait jamais oublié. Pour mieux préserver ce prestige, elle s’était appliquée à entretenir du mystère autour de son passé. Peut-être était-ce une maladresse ? Sous la femme fatale, qui sait si Antoine n’aurait pas eu de plaisir à découvrir la midinette ? Elle se promit d’y réfléchir. Le remède était facile : sa vie d’autrefois était assez riche pour que, sans avoir à inventer ni à mentir, elle pût y puiser cela aussi : les souvenirs de la petite vendeuse sentimentale qu’elle avait été, certains jours de sa jeunesse…

Antoine… Dès qu’elle pensait à lui, c’était avec désir. Elle l’aimait tel qu’il était, pour son assurance, pour sa force — et bien qu’il eût conscience de cette force… Elle l’aimait pour sa fougue amoureuse, un peu brutale, un peu trop dépourvue de tendresse… Dans une heure, peut-être, il serait là…

Elle allongea les jambes, renversa la tête et ferma les yeux. Sa lassitude fondait à l’eau comme de la poussière. Un bien-être animal l’engourdissait. Au-dessus d’elle, le grand immeuble, déserté, était silencieux. Pas d’autre bruit que le ronflement du chien vautré sur le carrelage frais, un lointain raclement de patins à roulettes sur l’asphalte d’une cour voisine, et la modulation d’une goutte d’eau qui, de seconde en seconde, tombait du robinet avec un son cristallin.

XIV

Jacques, arrêté au coin de la rue de l’Université, contemplait sa maison natale. Coiffée d’échafaudages, elle était méconnaissable. « C’est vrai », songeait-il, « Antoine projetait toutes sortes de travaux… »

Depuis la mort de son père, il avait bien fait deux séjours à Paris, mais sans venir dans son ancien quartier, sans même signaler son passage à son frère. Celui-ci, plusieurs fois, au cours de l’hiver, avait écrit affectueusement. Jacques, lui, s’était borné à de cordiales et laconiques cartes postales. Il n’avait même pas fait d’exception pour répondre à une longue lettre d’affaires relative à la succession ; il avait exprimé, en cinq lignes, son refus catégorique et à peine motivé d’entrer en possession de sa part d’héritage, priant son frère de ne plus lui parler de « ces questions-là ».

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