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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Le gouvernement se voyait menacé de toutes parts par une forme désastreuse de révolte : la grève générale de l’impôt.

— Il dit qu’il va tout vendre ? demanda Madeleine.

— Oui, tout, la baraque… Oh, pardon…

C’est de la maison d’enfance de Madeleine qu’elle parlait, que son père avait fait construire. Madeleine leva une main sereine, ne vous excusez pas. Léonce hésita puis elle se lança :

— Je pense que, maintenant que j’ai fait tout ce que vous vouliez…

— Oui ?

— J’aimerais bien récupérer mon passeport.

— Ça ne va pas être possible, je suis navrée.

Léonce brûlait maintenant de s’enfuir de France. Elle savait où elle irait, de quelle manière, elle avait beaucoup pensé à tout cela. Il ne lui manquait que l’argent. Elle n’en avait pas. Le seul à qui elle pouvait en voler, c’était Joubert qui, lui, n’en avait plus. Entre Madeleine qui la tenait à la gorge et Robert qui frétillait d’aise dès qu’on lui commandait un sale coup, Léonce ne voyait pas le bout de cette histoire.

Tiens, justement, à propos de sale coup.

Deux jours plus tard.

Devant un énorme coffre-fort Merklen & Dietlin en fonte ouvragée que M. Péricourt avait fait installer avant-guerre. Majestueux, patiné, avec des ornementations en graphite et laiton. Gustave l’avait toujours connu, quand il avait acquis l’hôtel particulier, il n’avait pas eu le cœur de le remplacer. C’était un modèle vétuste dont un cambrioleur expérimenté n’aurait fait qu’une bouchée.

Robert, qui avait beaucoup perdu la main, s’il l’avait jamais eue, aurait évidemment été incapable d’en venir à bout. Il s’agenouilla devant le coffre avec gourmandise, sortit quelques outils fins et se mit à érafler le métal près de la serrure. Léonce le regarda faire, méfiante, même dans les tâches les plus simples, il arrivait rarement à quelque chose du premier coup.

— Ça va peut-être suffire, mon chéri, non ?

— Encore un petit coup.

Il procéda à quelques rayures supplémentaires et recula pour contempler son ouvrage, ça lui plaisait.

Pendant ce temps, Léonce avait ouvert le globe terrestre où elle savait, pour l’avoir espionné un nombre incalculable de fois, que Joubert déposait la grande clé plate du coffre. Elle ouvrit la lourde porte. Ils raflèrent les plans, les dossiers, vidèrent les tiroirs au milieu de la pièce comme Madeleine en avait donné l’ordre, Robert adorait ça, on aurait dit un adolescent dans une bataille de polochons. Profitant de la situation, Léonce fit discrètement main basse sur une enveloppe qui fut, le soir, une énorme déception. Elle avait espéré trouver là une petite fortune, de quoi acheter un passeport, un billet de bateau, d’avion, et disparaître, planter là Madeleine et ses histoires personnelles. Il y avait deux mille francs. Elle n’en parla pas à Robert, il n’aurait pas attendu la fin de la semaine pour les dilapider au champ de courses.

Libéré de la maigre tâche qui lui avait été confiée et que n’importe qui aurait pu faire à sa place, Robert se mit à courir partout dans la maison en poussant des Oh et des Ah.

— Hé, vise un peu ! hurla-t-il, comme si Léonce ne connaissait pas les lieux.

Il avait trouvé l’argenterie et enfournait des poignées entières de fourchettes et de couteaux dans ses poches.

— Mais, mon chéri, on ne va pas pouvoir prendre ça, c’est trop lourd !

Il réfléchit un court instant. Le poids des couverts emporta sa conviction, mais dès que Léonce eut tourné la tête, il ne put s’empêcher de fourrer un paquet de cuillères à moka dans la poche de sa veste.

Léonce rassembla tout ce qu’il y avait de bijoux et d’argent, pillant même le porte-monnaie de ménage dont se servait ordinairement le personnel pour les commissions courantes. Robert continua de se promener dans la maison à grands pas curieux comme un futur acheteur jusqu’à tomber sur le grand lit à baldaquin inutilisé depuis que Léonce avait sa chambre et Gustave la sienne, c’est-à-dire depuis leur mariage. Il en était baba, Robert, ces dais crème, ces colonnes sculptées d’angelots callipyges, ce couvre-lit à bordures festonnées…

— C’est vraiment…

Il cherchait encore le mot quand Léonce le rejoignit.

— Qu’est-ce que tu fais là, mon chéri ?

Elle n’avait pas fermé la bouche qu’il l’avait soulevée et lancée sur le matelas.

— Non, Robert, c’est impossible ! hurla-t-elle. On n’a pas le temps.

Il jeta sa veste au sol, ce qui fit un grand bruit de cuillères, mais Léonce n’eut guère le loisir de le remarquer, Robert était déjà sur elle.

— Pas maintenant, Robert !

Si Joubert venait à rentrer, quelle catastrophe. Léonce murmurait non, non, mais en se soulevant pour qu’il la libère de sa jupe et mon Dieu, quel effet ça lui faisait à chaque fois, il la vrilla à lui couper le souffle. Gustave aurait pu survenir dans la chambre, non seulement elle ne l’aurait pas entendu, mais elle n’aurait pas cessé un instant de se balancer au bout de cette corde qui lui arrachait des larmes. Elle poussa de longs cris rauques, elle avait les yeux exorbités, elle s’effondra, vidée, exsangue, et s’endormit aussitôt.

— Faudrait pas y aller ? demanda Robert.

Combien de temps était-elle restée ainsi ? Quelle heure était-il ? Elle se redressa sur un coude. Oh là là, quelle affaire, j’en peux plus, moi. Elle n’avait somnolé que quelques minutes. Passe-moi ma jupe, tu veux ? Elle riait, toi alors… Ils attrapèrent leur butin, descendirent.

— Robert !

Léonce désignait la porte-fenêtre.

— Ah oui, merde !

Il avait oublié ce qu’il devait faire.

— Comment c’est qu’elle a dit, déjà ?

Madeleine avait tout expliqué. D’un revers du coude, Robert fit voler en éclats une vitre puis ils sortirent par la porte des domestiques, l’arrière de la maison et le fond du jardin qui donnait sur la ruelle. Léonce avait encore les jambes en coton.

Ils ne croisèrent pas Joubert qui passa en coup de vent en fin de journée, il était presque dix-neuf heures. Ha, Monsieur, Monsieur, la cuisinière était affolée. Elle venait de rentrer, Monsieur, Monsieur, l’émotion lui serrait la gorge, Monsieur, elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour s’expliquer.

— Où est Madame ? demanda-t-il.

Elle ne l’avait pas vue depuis le matin (« c’est affreux, affreux »). Il longea la porte-fenêtre entrouverte, vit la vitre cassée, mais ce n’est qu’arrivé dans son bureau (« je ne me suis pas rendu compte tout de suite… ») qu’il comprit l’étendue de la catastrophe. Le coffre grand ouvert (« ça m’a fait peur, pour dire le vrai »), les tiroirs au sol… Le choc était tel qu’il ne parvenait pas à aligner correctement ses idées (« alors j’ai téléphoné au commissariat »).

— Quoi ? Vous avez téléphoné à qui ?

Il l’aurait sans doute fait lui-même, mais il était pris de court. Il ne lui manquait qu’une minute ou deux pour réfléchir, mais trop tard.

— Il y a quelqu’un ?

Une voix venant d’en bas. Joubert bouscula la cuisinière, se pencha par-dessus la balustrade. Au pied du grand escalier à volutes se trouvaient un homme en civil et deux autres en uniforme.

— Commissaire Fichet. On nous a appelés pour un cambriolage…

Joubert prit un instant pour répondre. Le policier, un type assez vieux, fort, voûté, en pardessus beige, tourné vers la porte-fenêtre, mâchouillait un reste de cigare face à la vitre cassée.

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