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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Léonce s’arrêta à la porte. Elle aurait bien voulu poser le plateau parce que dans cette position elle avait l’air d’une domestique, mais au fond, c’est ce qu’elle était et que Joubert était en train de lui rappeler.

— Ah…, dit-elle.

« Changer beaucoup de choses », elle se doutait de ce que ce serait, ça concernait l’argent. Madeleine avait peut-être eu raison de lui suggérer de chercher un nouveau mari.

— Je vais fermer mon entreprise personnelle, revendre les machines, rendre les locaux de Clichy. Nous allons aussi vendre cet hôtel particulier. Tout cela va représenter un million et demi de francs.

Malgré la réalité des faits, il n’avait pas la voix d’un homme ruiné, mais celle, simple et ferme, qu’il avait utilisée des années avec ses collaborateurs, ses dactylos. Cette fois, c’était avec sa femme, mais c’était la même chose. Il ne lui demandait pas son avis, il l’informait.

— Avec la moitié de ce que nous allons récupérer, nous pourrons nous reloger dans un quartier décent. Avec l’autre moitié, je vais travailler seul. La recherche sur le turboréacteur est quasiment achevée, il ne reste à résoudre qu’un problème d’alliage, je vais trouver les compétences. Ensuite, il n’y a plus qu’à fabriquer le prototype.

Léonce ne réagit pas. Gustave s’était arrêté, c’est peut-être qu’il attendait de sa part un mot, un encouragement quelconque.

— Tout de même…, dit-elle.

C’est tout ce qu’elle avait à dire. C’était blessant.

— Pardon ?

Cette expression était celle qu’il avait employée les fois où il l’avait giflée. Rassurée de n’être pas à portée de main, elle ajouta :

— C’est un peu… la dernière chance.

Voilà, se dit-il. Elle aussi le voyait comme un homme aux abois, condamné peut-être. Il n’avait jamais considéré son épouse comme une compagne, mais tout de même, elle aurait pu manifester un peu de confiance…

— Peu importe que ce soit la première ou la dernière, Léonce ! L’important, c’est de la saisir quand elle se présente. Et c’est maintenant.

Allons, ce n’était pas le moment de s’énerver.

— Toute cette affaire aura été finalement très profitable. Mes partenaires m’ont servi à fabriquer un modèle dont je vais, seul, tirer tout le profit parce que les brevets sont à moi. Dans un an, tu seras l’épouse d’un multimillionnaire.

— C’est bien…, murmura Léonce sans enthousiasme. C’est bien…

Joubert se rendit à l’Atelier. Il klaxonna devant le portail, mais il n’y avait plus personne. Le parking était vide, la grande pancarte annonçant l’Atelier aéronautique était encore flambant neuve, cette aventure n’avait pas duré six mois…

Il ouvrit lui-même puis se gara face aux bureaux. Lorsqu’il entra dans les locaux, il eut la surprise de trouver Robert Ferrand en train de passer la serpillière.

— Mais… qu’est-ce que vous faites là, vous ?

— Eh ben, franchement, m’sieur Joubert, je me le demande, parce que depuis ce matin, j’ai pas vu la queue d’un rat.

— L’Atelier est fermé, vous ne le saviez pas ?

La plus grande partie du matériel avait déjà été déménagée. Bobines de cuivre, profilés et tubulures, compresseurs, chalumeaux, établis, outillage, tout était parti. Quelle débâcle.

— Ah bon ?

— Vous voyez bien que c’est vide !

— Ah bah, oui, ma foi, j’avais pas fait gaffe…

— Bon, c’est fermé. Définitivement. Vous pouvez rentrer chez vous, vous recevrez votre compte par la poste.

— Ah, si c’est comme ça, je veux bien.

Gustave monta aux bureaux, vides eux aussi. Rames de papier, fournitures, tables à dessin, chaises, même les stores, tout avait disparu.

Il fit le tour, ramassa les cahiers, les blocs-notes, les schémas, tout ce qui traînait, cela faisait huit cartons. Puis il ouvrit le coffre-fort et prit les plans, les dossiers administratifs, le journal de bord, les déclarations de brevets, et redescendit les bras chargés, Robert lui tint la porte.

Au moment de sortir, Joubert se tourna vers l’immense atelier quasiment vide.

— Je ne voyais pas ça si grand…

Robert l’aida à entreposer ses documents dans le coffre de sa voiture. Exceptionnellement, Gustave lui serra la main, c’était vraiment le signe de la fin.

— Non, laissez, m’sieur Joubert, je vais chercher mes affaires, je fermerai en partant, vous en faites pas.

— Bon, eh bien… Bonne chance, mon vieux…

— À vous aussi, m’sieur Joubert.

Robert ajouta avec un regard d’envie :

— Belle voiture…

Robert ferma le portail.

Ouf, il avait eu chaud.

Il attendit que le bruit du moteur s’éloigne pour aller retrouver, à l’arrière du bâtiment, les trois copains avec qui, depuis la veille au soir, il chargeait dans des camions tout ce qui pouvait se revendre.

Le lendemain, les employés qui vinrent, au nom de leurs entreprises respectives, reprendre les matériels prêtés à l’Atelier trouvèrent les lieux parfaitement vides, à l’exception d’un seau et d’une serpillière oubliés dans un coin, près de la porte du fond.

34

Le travail de la commission avançait bien. Charles se sentait en confiance. Il était loin d’imaginer que ce qui allait totalement modifier sa situation arriverait du lieu-dit La Coudrine, un hameau situé près de Péronne, dans la Somme, et dont ni lui ni personne n’avait jamais entendu parler, où demeurait un agriculteur nommé Sauveur Piron qui refusait de payer ses impôts. Il répugnait, comme nombre de paysans, à « engraisser ces messieurs de Paris ».

Le mercredi 16 août 1933, un huissier porteur d’innombrables relances vint frapper à sa porte accompagné de deux gendarmes pour saisir des biens jusqu’à concurrence des neuf mille francs qu’il devait au Trésor. Les agriculteurs voisins vinrent prêter main-forte, on échangea des invectives, les gendarmes durent battre en retraite. Ils revinrent en force, les agriculteurs aussi… En temps normal, le fait divers serait resté circonscrit à ce petit coin de département, mais il se révéla le catalyseur d’un mécontentement plus général qui ne demandait qu’à s’exprimer.

L’heure de la révolte contre l’impôt avait sonné.

Des manifestations s’organisèrent. Dans la seconde quinzaine d’août, la France en compta pas moins de quarante-quatre, auxquelles se mêlaient ici ligues de jeunesse patriotique et anciens combattants, là, syndicats et corporations, ailleurs, des antirépublicains militants, partout des mécontents, des révoltés qui s’estimaient spoliés, dépossédés, volés. Le grand coupable, c’était l’impôt. Le grand ennemi, c’était l’État.

Le gouvernement observait avec inquiétude les couleurs de cet incendie qui gagnait sans cesse du terrain. Des rassemblements de milliers de personnes se tinrent à Sedan, Épinal, Roubaix, Grenoble, Le Mans, Nevers, Châteauroux. Partout les forces de l’ordre durent intervenir. Des voitures furent incendiées, mais aussi des magasins, les ambulances faisaient d’incessants va-et-vient.

À Béziers, une décision collective fut prise, qui était dans tous les esprits : « Les contribuables signataires appellent à la mobilisation de tous jusqu’à organiser, s’il le faut, le défaut de paiement. »

Le grand mot était prononcé. Et pas par des communistes, par des commerçants, des artisans, des pharmaciens, des notaires, des médecins ! Beaucoup de contribuables se déclarèrent prêts à retourner, sans règlement, leur feuille d’imposition à leur député.

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