Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
— Strauss m’empoisonne la vie, sais-tu… Il est entre le marteau et l’enclume, je peux le comprendre. Mais je l’ai prévenu, sur les pièces que je chanterai, je ne changerai pas d’avis.
Elle baissait parfois la voix comme si la suite était truffée de micros.
— Je suis plus embêtée pour le décor…
Lorsqu’il avait découvert le projet, Paul avait ri. Elle lui tendit une reproduction, ce n’était plus le même.
— C’est… qu… quoi ?
— Une couverture, mon canard.
C’était difficile à comprendre, Solange le voyait bien.
— C’est que… On n’arrive jamais à garder tout à fait le secret sur les décors, il y a toujours un petit malin de photographe qui ouvre une porte en échange d’un billet de cinquante dollars.
La photographie que Paul avait en main ressemblait à un champ de blé avec du ciel, des traînées de couleur pas laides en soi, mais qui n’avait rien à voir avec le décor dont Solange lui avait envoyé le projet.
— Dans le plus grand secret, petit lapin rose. Si on l’avait fait venir tel qu’il est, il y aurait eu une indiscrétion, et en deux temps trois mouvements, surtout ici où ça ne se passe pas au mieux vu que je veux chanter des choses qu’ils n’ont pas envie d’entendre, il aurait été détruit et remplacé par des bouquets de fleurs aux couleurs du national-socialisme.
Le stratagème était astucieux.
Sur sa toile, l’artiste en avait collé une autre, représentant une gerbe de blé mûr. Il suffisait de décoller cette toile quelques minutes avant l’ouverture du rideau pour découvrir, en dessous, le véritable motif.
— Mais c’est là que je suis embêtée, mon petit nougat d’amour, déjà que je ne tiens pas sur mes jambes, tu me vois aller décoller la toile à presque trois mètres du sol ?
C’étaient quatre grandes surfaces, il fallait de l’énergie, du muscle, et comme il fallait aussi une échelle, ne pas souffrir du vertige.
— Bref, mon petit cœur byzantin (on se demandait parfois où elle allait chercher ses images), j’ai l’impression que je vais devoir chanter devant des taches de jaune, ça va être d’un triste ! Et il s’est démené, ce jeune Espagnol, pour faire ce décor, qu’est-ce que je vais lui écrire, moi ?
Le projet original avait fait rire Paul, mais c’était un rire de Paris. Ici, à Berlin… Il suffisait de revoir le visage fermé du chauffeur qui était venu le cueillir à la gare… Une idée lui traversa l’esprit :
— Pour mon… monter à l’é… échelle, que di… riez-vous de… Vla… di ?
Solange tourna la tête. La Polonaise avait grimpé sur une chaise. Au lieu d’appeler le personnel de l’hôtel, elle raccrochait elle-même, à bout de bras, un anneau du rideau de la grande fenêtre qui s’était détaché.
Le Reichsluftfahrtministerium occupait trois étages d’un immeuble massif situé non loin de la Wilhelm Strasse. Le fronton était recouvert du drapeau national-socialiste et deux plantons, raides comme des tuteurs, regardaient le monde avec des yeux fixes de poulets de basse-cour. Madeleine dut rassembler toute l’énergie dont elle disposait pour entrer d’une démarche qu’elle espérait calme et déterminée.
Les difficultés commencèrent dès l’accueil. Le fonctionnaire ne parlait pas le français, il devait trouver quelqu’un.
— Ihr Pass bitte !
Il désigna les bancs de la salle d’attente où elle prit place, posant, sur ses genoux, le dossier qu’elle avait porté jusqu’ici à l’abri de son manteau. Une horloge murale indiquait dix heures.
Le ministère de l’Air, de création récente, était le fief de M. Goering, un aviateur auréolé de gloire pour ses victoires pendant la Grande Guerre et proche du chancelier Hitler. Madeleine avait appris dans les journaux que ce ministère était chargé de superviser, décider et contrôler la conception et la production des avions civils et militaires, elle n’avait pas trouvé meilleure adresse.
— C’est… quelle raison ?
Celui-ci, un jeune homme d’une vingtaine d’années, parlait un français approximatif.
— J’aimerais voir M. le maréchal Erhard Milch.
Pour être comprise, Madeleine articulait exagérément. Le soldat la fixa intensément. Il tenait son passeport, regardait le nom, la photo, mais ne savait pas ce qu’on pouvait dire à une Française ne parlant pas allemand et qui, sans rendez-vous, demandait à rencontrer le secrétaire d’État.
— C’est… quelle raison ?
— J’aimerais voir M. le maréchal Erhard Milch.
La conversation tournait en boucle. Le jeune homme la laissa et entra en palabres avec son collègue de l’accueil.
— Assis-vous…, dit-il enfin.
Il emprunta le grand escalier, Madeleine reprit son attente.
L’horloge indiquait presque midi lorsqu’un officier d’une cinquantaine d’années, en uniforme nazi, se présenta devant elle. Il tenait son passeport.
— Pardonnez cette attente, madame Joubert, mais sans rendez-vous…
Il claqua très légèrement les talons.
— Major Günter Dietrich. Que puis-je pour vous ?
Madeleine imaginait mal entamer, là dans le hall, une conversation… personnelle.
— C’est personnel, monsieur Dietrich…
— Mais encore ?
Le major avait parfaitement conscience de l’inconfort de la situation. Et comme Madeleine se contentait de le fixer calmement, il ajouta :
— Personnel… Vous voulez dire « très personnel » ? Cela concerne-t-il votre mari, madame Joubert ?
On y était. Madeleine venait de perdre la main. Ils savaient qui elle était, qui était Gustave, ils savaient peut-être plus de choses qu’elle-même sur le sujet dont elle prétendait les entretenir. Paradoxalement, cette situation de faiblesse la rassura parce qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire. Et plus elle se lancerait fermement, plus elle aurait de chances de s’en sortir.
— C’est mon mari qui m’envoie auprès de vous.
Dietrich se retourna, donna un ordre au jeune homme qui était resté derrière lui. Puis, à Madeleine :
— Si vous voulez bien me suivre…
Il indiquait l’escalier. Ils montèrent côte à côte.
— Quel temps faisait-il hier à Paris, madame Joubert ?
Ils savaient quand elle était arrivée, sans doute où elle était descendue… Y avait-il quelque chose d’elle qu’ils ne connaissaient pas déjà ?
— Très agréable, major.
Un large couloir, puis un autre. L’étage bruissait de voix, des trépidations de machines à écrire, du claquement de pas nerveux sur le dallage de pierre. Le vaste bureau comprenait un coin salon, il désigna le canapé.
— Je ne ferai pas l’injure à une Française de lui proposer le thé ou le café du ministère… Mais un verre d’eau, peut-être ?
Madeleine refusa d’un geste. Dietrich s’installa sur une chaise face à elle, il la dominait de deux têtes. Il prit un air faussement contrit.
— Alors, madame Joubert, c’est la faillite ?
— On peut le dire comme ça, major. Mon mari a résisté le temps qu’il pouvait, mais…
— Quel dommage. C’était un beau projet !
Madeleine croisa ostensiblement les mains sur le dossier posé sur ses genoux.
— Oui. Et déjà très avancé…
— Quoique les derniers essais n’aient pas été très concluants…
Le ton était faussement badin.
— Mon mari dit souvent que les essais servent… à essayer. Les échecs ont permis une avancée spectaculaire dans la modélisation du turboréacteur. Il aurait fallu que les commanditaires fassent preuve d’encore un peu de patience et même, osons le mot, d’un peu de courage.